Belgique

Les jeunes de Molenbeek créent des œuvres d’art contre la violence des hooligans de Bruges.

Le 4 mai 2025, des hooligans brugeois commettent des violences à Molenbeek lors de la finale de la Coupe de Belgique de football, opposant le FC Bruges à Anderlecht. Le 4 mai 2026, une quarantaine de jeunes, membres du collectif « Je suis la Belgique/Ik ben Belgïe », sont faits citoyens d’honneur de la commune de Molenbeek.


Le 4 mai 2025, des hooligans de Bruges ont envahi Molenbeek lors de la finale de la Coupe de Belgique de football entre le FC Bruges et Anderlecht.

Les violences contre les habitants de la commune ont été marquées par des dégradations de mobilier urbain, des saccages de magasins, accompagnés d’insultes et provocations racistes. La présence de ces hooligans, dont beaucoup sont affiliés à des groupes extrémistes de droite, a transformé la journée en cauchemar pour les Molenbeekois.

Au lieu de se venger, un groupe d’environ cent jeunes de la commune, rassemblés au sein du comité « Je suis la Belgique-Ik ben Belgie », a décidé de répondre aux violences par la création d’une œuvre d’art, qu’ils ont ensuite portée à pied jusqu’à Bruges.

Le caractère raciste de l’attaque du 4 mai 2025 est indéniable. Les hooligans lançaient des menaces telles que « On va vous tuer, ce sera votre dernier jour » ou « Retourne dans ton pays ». Des images publiées sur les réseaux sociaux montrent des jeunes du quartier, en colère, ripostant et se battant avec les fauteurs de troubles. Une vidéo montre un des casseurs, en difficulté et battu par des jeunes, recevant de l’aide d’une femme voilée, l’une de celles qu’il venait d’insulter.

Ces violences ont profondément choqué les jeunes du quartier. Imran a déclaré : « Il y a des gens qui vivent, qui travaillent, qui étudient à Molenbeek et qui se font contrôler tous les jours, alors que ces hooligans, qui sont fichés et connus pour leur antisémitisme et leur racisme, ont pu traverser tout Bruxelles sans être embêtés ! »

« Ce qui s’est passé, c’est une ratonnade », a commenté à l’époque Philippe Close (PS), le bourgmestre de Bruxelles. Ralia, 17 ans et membre du collectif « Ik ben Belgie-Je suis la Belgique », évoque également une « acte terroriste », le terrorisme étant souvent défini comme l’usage de la violence pour instiller la peur chez une population.

Spontanément, quelques jeunes du quartier ont aidé les commerçants d’un magasin, le Brico Ben, qui a été saccagé durant ces événements. Les hooligans y ont détruit l’entrepôt et éventré des stocks de carrelage. Les jeunes ont ramassé les débris, les mettant dans des sacs pour les jeter. C’est alors qu’une idée a émergé, inspirée par Younes El Montasser, directeur adjoint de l’école Plurielle Karreveld et cofondateur du collectif « Ik ben Belgie-Je suis la Belgique ».

« La réaction politique était trop faible par rapport aux faits, » a jugé Younès. « Nous avons voulu montrer qu’il était possible de répondre à la haine par la solidarité et la résilience. »

Il a réuni les jeunes pour réfléchir ensemble. À partir des débris de carrelage qu’ils avaient collectés, un projet artistique est né. « C’était évident, » a expliqué Dounia, « avec ces fragments, on allait faire une mosaïque. » Des ateliers créatifs ont été organisés avec des artistes professionnels, et l’œuvre finie représentera un œil soutenu par deux mains. Les jeunes ont aussi décidé de créer une mosaïque jumelle, intégrant le mot « Union » sur l’une, et « Unie », sa traduction néerlandaise, sur l’autre.

La première fresque a été posée sur le trottoir, face au magasin vandalisé, rue Vanderstichelen, à Molenbeek. La seconde a été envoyée en Flandre.

Le collectif a ensuite entrepris de marcher à pied vers Bruges. Une vingtaine de jeunes ont participé à cette marche, dont certains n’avaient jamais franchi le canal qui sépare leur quartier du centre de Bruxelles. Cette marche citoyenne a été conçue comme un pont entre Molenbeek et Bruges, entre les francophones et les néerlandophones.

« C’était dur, » a avoué Imran, 18 ans. « On avait des cloches aux pieds ! Mais on gardait en tête que notre but c’était de rendre justice à la famille du Brico Ben. On a découvert notre pays, parce que quand on vit à Bruxelles, on reste à Bruxelles. Heureusement, le soir, on a été accueillis dans des familles. On a fait connaissance avec des néerlandophones. On a fait des efforts en néerlandais, ils ont fait des efforts en français. Une fois qu’on passe la barrière de la langue, l’humanité se retrouve. On a même logé dans des églises, à Gand et à Alost. On n’était jamais rentrées dans une église… »

« On marchait, et on disait ‘Goeiendag (Bonjour)’ aux gens qu’on croisait, » a raconté Dounia. « C’était bon de se déconnecter ainsi et de marcher dans la campagne. »

Trois jours plus tard, après avoir parcouru 80 km, le groupe arrive à Bruges. Partis à 10, ils sont désormais 80 ! Le bourgmestre Dirk DeFauw (CD&V) les accueille chaleureusement, tout comme la famille victime des agressions au Brico Ben. La mosaïque sera symboliquement placée dans la gare de Bruges.

Le mouvement né des événements du 4 mai 2025 n’a pas cessé depuis. Les jeunes ont exposé leurs œuvres au MIMA (Millennium Iconoclast Museum of Art), qui a ouvert ses portes exceptionnellement pour l’occasion. Ils ont agi comme guides pour les visiteurs, émus et impressionnés par ces jeunes.

« Un copain de ma classe m’a dit, ‘Ce que vous faites, c’est de l’art, ça ne changera rien’, » a rapporté Yassine. « Je lui ai répondu que si c’était ta famille qui s’était fait agresser, tu aurais aimé que des jeunes se mobilisent pour toi. On dit souvent que les jeunes sont un peu perdus, qu’ils ne sont pas ‘fut fut’. Nous, on a voulu montrer qu’on est là, qu’on sait réfléchir, qu’on réagit et qu’on peut se mobiliser pour quelque chose qui nous tient à cœur ! »

« Souvent, constate Ralia, on croit que la jeunesse d’aujourd’hui est une génération perdue, cachée derrière son téléphone. Mais nous avons découvert que nous pouvions nous battre pour une bonne cause, contre le racisme, l’homophobie ou autre… Des adultes nous ont pris au sérieux. On espère que notre démarche va impacter les gens. »

Le 4 mai 2026, une quarantaine de jeunes du collectif « Je suis la Belgique/Ik ben Belgïe » seront faits citoyens d’honneur de la commune de Molenbeek, ainsi que la famille du magasin vandalisé. Une première dans l’histoire de Molenbeek, souvent stigmatisée.