Belgique

« De ‘Uber Eats’ à ‘Uber Shit’ : trafic de drogue enquêté »

La livraison à domicile de drogues s’est professionnalisée et s’adapte aux usages numériques, facilitant l’accès à ce marché illégal. Les forces de police reconnaissent que les méthodes de livraison de drogue « donnent du fil à retordre » à leurs équipes et que ces pratiques représentent « clairement la majorité de nos dossiers d’enquête ».


C’est presque aussi simple que de commander une pizza. Aujourd’hui, il est possible de se faire livrer des stupéfiants à domicile, confortablement installé sur son canapé, avec une facilité déconcertante.

* »La première fois, je me suis dit ‘waw’, c’est comme ça que c’est devenu le marché de la drogue »,* raconte Vincent (prénom d’emprunt), consommateur occasionnel d’ecstasy et de MDMA, lui-même surpris par la désinvolture des dealers.

* »En fait, on passe commande sur une plateforme via une personne qui gère les commandes et qui envoie les livreurs aux différentes adresses. Un chauffeur arrive alors en voiture avec les drogues demandées ».*

### Du « fast-food » au « fast-drug »

Pour cette enquête, nous avons créé un faux profil sur les réseaux sociaux. En quelques minutes, nous trouvons des dizaines de comptes proposant toutes sortes de drogues, livrées directement à domicile.

Avec des couleurs criardes et des slogans accrocheurs, les dealers 2.0 utilisent tous les codes du marketing, imitant le style des plateformes de livraison de repas. Menus détaillés, promotions, offres de fidélité : tout est mis en œuvre pour inciter le client potentiel à consommer, et à ne plus s’arrêter.

* »Ils utilisent les codes des promos des supermarchés »,* affirme Bérénice Libois, membre de l’association Modus Vivendi, qui accompagne des consommateurs de drogue pour les aider à réduire leur consommation. Elle constate cependant de nombreux freins.

* »Ce n’est pas l’usager qui va vers le vendeur. C’est le vendeur qui va vers l’usager. »*

* »Même si les consommateurs bloquent les numéros des dealers, ils reçoivent quand même des publicités et des promotions provenant d’autres numéros. Cela nuit aux personnes qui souhaitent faire une pause. Ce n’est pas l’usager qui va vers le vendeur, c’est le vendeur qui va vers l’usager »,* dénonce-t-elle.

* »C’est vraiment du business. Parfois, des ‘cadeaux’ sont offerts aux consommateurs, ouvrant la porte à d’autres produits. C’est interpellant. »*

### Confidences d’un dealer

Derrière cette façade presque banale se cache un marché illégal qui s’organise, se professionnalise et s’adapte aux usages numériques. La livraison à domicile devient également le vecteur d’un trafic qui n’a jamais été aussi accessible.

Une fois la commande passée sur les réseaux sociaux, des “livreurs” sont envoyés chez les clients via une sorte de call-center.

*C’est comme si tu allais au Mc Do !*

Au fil de notre enquête, nous parvenons à obtenir un témoignage rare : celui d’un dealer qui a longtemps géré ce type de plateforme de vente de stupéfiants. Nous l’appellerons Ryan. * »C’est comme si tu allais au Mc Do »,* ironise-t-il. * »Tu as toutes les ‘salades’ que tu veux, toutes les variétés de coke, ecstasy,… Plus tu prends, mieux tu seras servi ».*

Il révèle des montants en jeu. * »Les livreurs gagnent 200-250 euros par jour […] Mais comme gérant, chaque jour, tu peux faire un loyer minimum de 1500 €, 1800 €,… Moi j’étais à 2500 € net par jour ».*

### L’uniforme Uber Eats ou Deliveroo comme camouflage

Pour recruter des livreurs, des * »offres d’emploi »* sont diffusées sur les réseaux sociaux. * »On fait des pubs en disant qu’on recherche des livreurs »,* explique Ryan. Il précise que le fait que ce soit pour distribuer de la drogue n’est pas mentionné explicitement sur les visuels diffusés.

*Tu prends un sac Uber Eats ou Deliveroo, c’est la base.*

* »Moi, j’aime bien recruter des femmes »,* ajoute-t-il. * »Les policiers ne se disent pas que les femmes vont livrer des stups ».* À titre de couverture, il utilise des équipements de livreurs de repas. * »Tu prends un sac Uber Eats, ou un sac Deliveroo, c’est la base ! « *

*Tu achètes la tenue sur ‘Marketplace’ sur Facebook. Tu paies quoi ? 15, 20 euros la tenue. Et il part, il va livrer. »*

*Quand tu fais des livraisons, tu dois être discret comme Batman.*

Pour vérifier ces informations, nous décidons de nous rendre, à la nuit tombée, du côté de la porte de Namur, au cœur de Bruxelles, pour rencontrer les coursiers Uber Eats et Deliveroo.

Rapidement, plusieurs livreurs nous confirment les méthodes décrites.

* »Ils restent à côté de certains restaurants. Ils ont un sac. Ils ont l’application de livraison de repas allumée et tout, mais ils refusent toutes les commandes. Ils font 2-3 livraisons, pas plus, pour pouvoir prouver à la police qu’ils travaillent. En fait, ça sert de couverture »,* nous explique un livreur Deliveroo, sous couvert d’anonymat.

*Ça sert de couverture.*

* »En deux ans, j’en ai vu au moins 60-70 qui faisaient ça […] Moi-même, j’ai déjà pensé à la faire, car financièrement ça n’allait absolument pas. Gagner 3000, 4000, voire 7000 € sur une semaine ou une semaine et demie, c’est tentant. Surtout qu’avec un sac, vous êtes invisible. On ne se fait jamais contrôler quand on a un sac […] Mais je ne l’ai jamais fait parce que je suis un ancien consommateur et ça a beaucoup détruit ma vie. »*

Un autre livreur, travaillant pour Uber Eats, accepte de parler à visage découvert. Il raconte avoir été plusieurs fois approché par des trafiquants de drogue. * »Il y a des gens qui nous proposent. Cela m’est déjà arrivé deux, trois fois. Ça paie bien, mais c’est illégal en fait ! Moi, j’ai refusé. Mais des fois quand on refuse, ils s’énervent, ils veulent faire la bagarre avec nous »,* dénonce-t-il.

*Quand on refuse, ils s’énervent !*

* »Honnêtement, ce n’est pas normal qu’ils proposent comme ça. C’est comme si c’était un magasin ! »*

### Uber Eats et Deliveroo réagissent

Nous avons sollicité la réaction des principales plateformes de livraison de repas. Uber Eats assure appliquer une tolérance zéro. * »La sécurité est une priorité absolue pour Uber Eats »,* déclare un porte-parole de la plateforme.

* »Si nous découvrons, grâce à nos systèmes, ou sommes informés d’une activité illégale, nous prenons immédiatement des mesures pour enquêter et suspendre les comptes des personnes impliquées. »*

Uber Eats affirme également disposer d’une équipe dédiée, qui travaille avec les forces de l’ordre 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour faciliter les enquêtes.

*Nous condamnons toute pratique frauduleuse ou illégale.*

Du côté de Deliveroo, un porte-parole rappelle que toute utilisation des équipements de la marque en dehors du contexte de la livraison de repas n’a rien à voir avec leur activité. * »Nous condamnons toute pratique frauduleuse ou illégale. Nous prenons l’intégrité de notre marque très au sérieux et coopérons pleinement avec les autorités compétentes sur ces questions lorsque cela nous est demandé »,* déclare-t-il.

Nous avons également sollicité une réaction de la part de Takeaway.com, sans succès.

### « Chaque Uber Eats peut devenir un Uber Speed ».

Le Commissariat National Drogue (CNDC) souligne qu’il n’est pas surprenant que les livreurs de repas soient particulièrement exposés. * »Il s’agit de travailleurs vulnérables, souvent employés dans des statuts précaires. Ce qui est vulnérable dans le monde légal devient intéressant pour le recrutement par le milieu criminel. La motivation pour entrer dans ce milieu est toujours la même : gagner plus d’argent. »*

*Personne ne pense qu’une boîte à pizza pourrait bien contenir un petit sachet de poudre blanche.*

Pour le CNDC, les trafiquants profitent largement de l’essor des services de livraison à domicile. * »Chaque Uber Eats peut devenir un Uber Speed »,* affirme Ine Van Wymersche, commissaire nationale aux drogues.

Un porte-parole du Commissariat ajoute : * »Il est devenu tellement normal qu’une personne sur un scooter apporte une pizza, que personne ne pense qu’une boîte à pizza pourrait bien contenir un petit sachet de poudre blanche. »*

*Le secteur a une responsabilité sociétale à assumer.*

Le CNDC appelle les entreprises livrant des repas à domicile à prendre leurs responsabilités : * »Le secteur a une responsabilité sociétale à assumer. Tout comme les jeunes sont attentifs à ce que leurs vêtements soient fabriqués dans des conditions responsables, nous devrions également choisir de faire livrer nos colis et nos repas par des entreprises et des fournisseurs qui mettent tout en œuvre pour éviter leur instrumentalisation par le milieu criminel. »*

### Un trafic qui défie la police

Les forces de l’ordre sont-elles conscientes de l’ampleur de ce trafic ? La réponse est oui. Mais parviendront-elles à l’endiguer ? C’est une autre paire de manches.

À la zone de police Bruxelles-Capitale/Ixelles, le commissaire Christophe Wauters reconnaît que ces méthodes de livraison de drogue * »donnent du fil à retordre »* à ses équipes. * »Sur la quinzaine d’enquêteurs qui composent la section ‘stupéfiants’, ils sont tous occupés sur au moins un dossier lié à l’ubérisation du trafic de drogue. »*

*C’est clairement devenu la majorité de nos dossiers d’enquête.*

Quotidiennement, un nouveau dossier est ouvert pour ce type de faits. * »Aujourd’hui, c’est clairement la majorité de nos dossiers d’enquête »,* explique Christophe Wauters.

L’ampleur de ce trafic 2.0 est confirmée de toutes parts. * »On est plus confrontés à ce phénomène-là qu’à des points de deal »,* affirme Jean-Charles Tieleman. Une réalité qui semble quelque peu dépasser les forces de l’ordre. * »On est noyés par la masse, c’est ça le gros problème »,* admet-il. * »Faute de moyens, tant la police que la justice doivent choisir leurs combats. »*

* »Ce n’est pas possible actuellement d’enquêter sur tous les dossiers »,* reconnaît Christophe Wauters. * »Il faudra plus de capacités policières et de magistrats pour y arriver. »*

En attendant, derrière ce trafic illégal se cache une violence croissante. Fusillades et guerres de clans : l’enjeu dépasse largement la façade des écrans.

Ryan, notre témoin dealer, a été condamné à plusieurs années de prison pour avoir été impliqué dans des fusillades à Bruxelles. Il tient à rappeler les conséquences de l’argent facile : * »Il y a des conséquences. Tu perds ta famille, tu perds tout. Tu es seul face à tout le monde. »*

*Tu es seul face à tout le monde.*

Derrière une apparente banalité et la promesse d’un enrichissement rapide, l’engrenage dans lequel s’immiscent les trafiquants finit par broyer. Tôt ou tard, l’addition se révèle toujours bien plus lourde que prévu.