Maroc

Les grands chantiers en cours : des nuisances toujours présentes

Dans les artères de Casablanca, Rabat, Marrakech, Fès ou Agadir, des travaux sont effectués jour et nuit en préparation de la Coupe du Monde de football 2030 que le Maroc co-organisera avec l’Espagne et le Portugal. Des petits commerçants témoignent de baisse de chiffres d’affaires atteignant 50% dans les zones les plus affectées, sans qu’aucun mécanisme d’indemnisation sérieux ne soit mis en place.


Dans les rues de Casablanca, Rabat, Marrakech, Fès et Agadir, les travaux de construction sont incessants. Jour et nuit, le Maroc s’engage dans une évolution forcée. Cette course contre la montre est imposée par les exigences de la Coupe du Monde de football 2030, que le pays organisera avec l’Espagne et le Portugal. Toutefois, au-delà de la promesse de nouveaux stades et de routes rénovées, une réalité moins reluisante s’impose : celle de millions de Marocains contraints de vivre dans la poussière, le bruit et l’incertitude.

**L’urgence comme seule priorité**

Le chantier national est énorme et le défi est indéniable. Pour accueillir l’une des compétitions sportives les plus suivies au monde, des normes d’infrastructure doivent être respectées, que le Maroc, malgré des efforts considérables au cours des deux dernières décennies, n’a pas encore atteints. Les routes sont défoncées, les carrefours se transforment en labyrinthes de signalisation temporaire, et les trottoirs sont couverts de débris. Dans de nombreux quartiers, le quotidien des habitants ressemble à un véritable parcours du combattant.

L’ambition n’est pas en cause, mais l’impunité avec laquelle le quotidien des citoyens est sacrifié sur l’autel des délais. Les travaux se poursuivent en pleine nuit. Bruits de marteaux-piqueurs à 2 heures du matin, camions-bennes déversant leurs charges dans un vacarme assourdissant, deviennent monnaie courante dans plusieurs villes. La justification est toujours la même : « Les délais sont serrés ». Tout cela semble effacer le droit fondamental à un sommeil décent.

**Des nuisances que l’on ne perçoit pas dans les communiqués**

Les nuisances sonores nocturnes sont loin d’être insignifiantes. Selon la recherche médicale, le bruit perturbant le sommeil augmente les risques cardiovasculaires, favorise l’anxiété, dégrade les performances cognitives et affaiblit le système immunitaire. Cela affecte particulièrement les nourrissons, les personnes âgées, les malades, et les travailleurs se levant tôt ; subir chaque nuit le bruit des engins de chantier constitue une atteinte à la santé publique. Pourtant, les autorités restent silencieuses sur ce sujet. Aucun bilan sanitaire, aucune concertation préalable, aucune compensation n’est accordée. De plus, les nuisances diurnes s’aggravent : une poussière envahissante pénètre dans les logements, les itinéraires sont déviés sans fin, et les commerces souffrent d’un manque d’accessibilité, tandis que les enfants ne peuvent plus jouer dans des rues devenues des chantiers. Des commerçants font état d’une baisse de chiffre d’affaires atteignant 50 % dans les zones les plus touchées, sans qu’aucun mécanisme d’indemnisation sérieux ne soit mis en place.

**Les collectivités locales aux abonnés absents**

Dans ce contexte complexe, une question se pose avec une acuité particulière : où sont les collectivités locales ? Les municipalités, communes, arrondissements, conseils de ville ont l’obligation légale et morale de veiller au bien-être de leurs administrés, surtout lorsque des chantiers d’envergure nationale impactent leur territoire. La loi organique relative aux collectivités territoriales, adoptée dans le cadre de la régionalisation avancée, confère des prérogatives claires aux élus locaux en matière de suivi des projets d’aménagement, de protection de l’environnement urbain, et de médiation entre les citoyens et les maîtres d’ouvrage. Ces textes ne sont pas qu’un formalisme institutionnel ; ils engendrent une responsabilité réelle. Cependant, force est de constater que trop de conseils municipaux se contentent d’observer les chantiers qui traversent leurs villes, comme si la nature nationale des projets les dispensait de toute implication.

**Ce que les collectivités peuvent et doivent faire :**

Mettre en place des commissions de suivi de chantier associant élus, riverains et représentants des entreprises adjudicataires, exiger des maîtres d’ouvrage des plans prévisionnels communiqués aux habitants, saisir les autorités compétentes en cas de violations des plages horaires autorisées, et documenter systématiquement les impacts sur le tissu économique local en vue d’éventuelles compensations.

En tout état de cause, le rôle des élus locaux n’est pas de bloquer les chantiers, ce qui serait irresponsable. Il est d’assurer que leurs administrés ne soient pas perçus comme de simples variables d’ajustement dans une équation où seuls les délais comptent. Un président de conseil qui néglige cette mission manque à son devoir, peu importe la pression des échelons supérieurs de l’État.

Ce qui est frappant dans ce contexte marocain est le fossé entre la communication officielle et le ressenti populaire. D’un côté, des discours sur la modernisation et des images de routes flambant neuves diffusées sur les chaînes nationales, de l’autre, des habitants exaspérés dont les plaintes s’accumulent sur les réseaux sociaux, sans aucune réponse institutionnelle.

Cependant, ce n’est pas une fatalité. D’autres pays ayant organisé des événements sportifs majeurs ont réussi à établir des dispositifs de dialogue avec les riverains : comités de suivi de chantier, plages horaires strictement encadrées pour les travaux nocturnes, numéros verts dédiés, et compensations financières pour les commerces touchés.

La Coupe du Monde 2030 sera donc évaluée non seulement sur la qualité des pelouses et des hôtels, mais aussi sur la relation entre ce chantier national et la population qui le subit et le finance. Un pays qui sait construire pour ses hôtes sans négliger ses propres habitants envoie un message bien plus puissant.

Il est encore temps de rectifier le tir. Cela requiert des mesures concrètes, telles que l’interdiction des travaux bruyants entre 22 heures et 6 heures du matin, la création de cellules de médiation dans chaque ville concernée, une transparence totale sur les calendriers de chantiers accessibles aux citoyens, et un fonds d’indemnisation pour les acteurs économiques locaux lésés. Ces mesures ne doivent pas être perçues comme des vœux pieux, mais comme des normes qu’un Maroc aspirant à devenir une nation hôte prestigieuse se doit de garantir.

**Rachid Meftah**