La VRT en français bientôt terminée : défis de l’information bilingue.
La VRT cessera de publier ses articles en français, anglais et allemand dès le 1er décembre 2026, une décision prise pour des raisons budgétaires. Le quotidien De Standaard a lancé une version francophone en novembre 2025, utilisant l’intelligence artificielle pour traduire ses articles et impliquant une équipe de journalistes/traducteurs pour la relecture.
La décision a été annoncée début avril : la VRT cessera de publier ses articles en français, anglais et allemand à partir du 1er décembre 2026. « C’est vraiment dommage : la VRT est le seul média à avoir une offre en quatre langues, ce qui la rend unique », déclare Anne François, journaliste au service francophone de la VRT depuis plus de 30 ans.
Cette décision du média public flamand, motivée par des enjeux budgétaires, met un terme à une histoire de plus de 80 ans. La cellule internationale a été fondée durant la Seconde Guerre mondiale. Au fil des ans, ce service a évolué, passant de BRT Wereldomroep à Radio Vlaanderen Internationaal, avant de s’orienter vers un site Internet il y a une vingtaine d’années.
Bien que les portails multilingues de la VRT existent depuis plus de 20 ans, leur visibilité était relativement faible, souligne Dave Sinardet, professeur de sciences politiques : « L’offre de la VRT en plusieurs langues n’était pas très connue en Belgique francophone, ils auraient dû lancer des campagnes marketing pour en faire la promotion. »
Entre tentatives ratées et initiatives qui tiennent
La VRT n’est pas le seul média à avoir tenté le multilinguisme : le magazine Wilfried a ainsi lancé une version néerlandophone en 2027, mais ce projet a dû s’arrêter un an plus tard pour des raisons budgétaires. « Wilfried a déjà des difficultés à exister du côté francophone, alors lancer une version en néerlandais, c’était un vrai défi« , précise Dave Sinardet, professeur à Saint-Louis (UCLouvain).
Bien que ces initiatives multilingues aient échoué ou soient sur le point de disparaître, d’autres médias constituent un pont entre les langues. Par exemple, le média en ligne DaarDaar, qui célèbre ses 10 ans, propose chaque jour des traductions en français d’articles provenant de divers médias du nord du pays, ainsi que des contenus originaux. Cette plateforme axée sur la traduction valorise le travail des traducteurs aux côtés des auteurs.
De plus, le quotidien De Standaard a lancé une version francophone en novembre 2025, débutant avec une version test gratuite avant de passer à un modèle payant. Karel Verhoeven, rédacteur en chef du quotidien, explique les raisons de cette initiative : « D’abord, il y a eu le déménagement de la rédaction à Bruxelles en 2020, qui a changé notre regard. Ensuite, le contexte politique belge a évolué : on constate une certaine détente communautaire et le niveau fédéral est redevenu central. Enfin, l’actualité internationale, qu’il s’agisse d’Euroclear, du conflit en Israël ou du retour de Trump, a renforcé le besoin d’un média capable de s’adresser au-delà des frontières linguistiques. Il y a dorénavant une réalité belge. »
Le quotidien utilise l’intelligence artificielle pour traduire ses articles, une équipe de journalistes et traducteurs s’occupant de la relecture. Lors du lancement de la version française, certains linguistes craignaient un style appauvri et des erreurs de traduction. Karel Verhoeven réplique : « Au début, on a tâtonné : c’était un projet expérimental, on avançait avec les retours des lecteurs. Nous avons désormais bien en main le passage au français. Au final, ça reste un travail accompli par des humains et les lecteurs francophones, très exigeants, ne laissent rien passer. »
Les temps changent
Le politologue Dave Sinardet se réjouit de l’émergence d’initiatives médiatiques qui franchissent les frontières linguistiques, telles que DaarDaar ou De Standaard en version française : « C’est une avancée démocratique. De Standaard est le premier grand journal flamand à essayer d’investir systématiquement dans une version française. Il y a 20 ans, de tels projets auraient été inimaginables. On n’aurait pas osé; cela aurait pu être perçu comme un ‘statement’ politique. »
À l’époque, les tensions communautaires étaient bien plus fortes. 2006 marque par exemple la diffusion du docu-fiction Bye Bye Belgium. Dave Sinardet se remémore : « Je commençais alors à intervenir dans les médias francophones et certains nationalistes flamands me voyaient d’un œil suspect; j’étais pour eux un traître anti-flamand, voire belgicain. »
Aujourd’hui, la situation a évolué, souligne-t-il : « Il n’y a plus ce danger de francisation de la Flandre. Bart De Wever, président de la N-VA pendant 20 ans, est devenu premier ministre et donne des conférences de deux heures en français devant un public francophone. »
Karel Verhoeven ajoute : « Pourquoi devrait-on laisser les politiques s’exprimer seuls auprès de leur propre communauté? On constate que les ministres fédéraux n’adressent pas forcément les mêmes messages aux communautés du nord et du sud du pays. Il est important de les surveiller des deux côtés de la frontière linguistique. »
Passer la frontière linguistique : un enjeu démocratique
Alors que la VRT choisit de supprimer ses versions étrangères pour des comptes budgétaires, d’autres médias se consacrent à la diffusion d’informations au-delà des frontières linguistiques. « La leçon essentielle, c’est que la frontière linguistique n’est pas une barrière étanche« , explique le rédacteur en chef de De Standaard. « La société est de plus en plus multilingue, les trajectoires familiales se croisent, les communautés s’entremêlent. Nous atteignons justement ce public-là. En fin de compte, nous partageons plus que des médias réellement séparés. »
Dave Sinardet souligne l’importance de disposer de médias multilingues en Belgique : « C’est crucial que le public belge ait accès à la même information. L’objectif, c’est essentiellement de réduire un réel déficit démocratique. Rendre ces contenus accessibles des deux côtés, c’est permettre au public d’accéder à la même information et d’élargir son point de vue. »
Cependant, il prévient : « On ne peut pas simplement traduire des articles. Il faut les réécrire, les contextualiser, expliquer les personnalités politiques ou culturelles, combler les angles morts. »
Anne François conclut en insistant sur la nécessité de maintenir des ponts médiatiques entre les communautés linguistiques : « Malgré la fin des langues étrangères à la VRT, j’espère qu’on continuera à avoir une vue plus large de la Belgique, pas seulement par communauté linguistique. De nombreux conflits dans le monde naissent de la méconnaissance et de la mauvaise compréhension entre groupes. Il semble donc essentiel de préserver ces services en langue étrangère et j’espère que, d’une manière ou d’une autre, nous pourrons continuer à créer ces passerelles…«

