« Ici le monde » – Afrique du Sud : un mur sépare Blancs et Noirs.
La construction d’un mur de 9 kilomètres de long sur 3 mètres de haut est prévue pour séparer la voie express de la N2 des townships près du Cap. Entre octobre et décembre 2025, le commissariat du township de Nyanga a enregistré le plus grand nombre de vols avec circonstances aggravantes du pays.
La N2. Une des principales autoroutes d’Afrique du Sud, située à l’entrée de la ville du Cap, près de l’aéroport international. Les autorités prévoient de construire un mur de 9 kilomètres de long et de 3 mètres de haut pour séparer la voie express des townships, ces quartiers pauvres de la ville. Il est aussi question d’une « barrière de sécurité » de trois mètres pour protéger une palissade en béton endommagée et pour empêcher l’accès à la route aux criminels, ainsi qu’aux piétons et aux animaux.
« C’est un tronçon qui est réputé dangereux à cause d’attaques fréquentes contre les automobilistes, telles que des vols, des carjackings », explique Patricia Huon, correspondante de la RTBF sur place. « Donc l’idée, en fait, c’est de séparer physiquement l’autoroute de ces quartiers pauvres qui sont situés juste à côté. Et il y aurait aussi des caméras de surveillance, un éclairage renforcé, des barrières de sécurité et des patrouilles de police ».
Entre octobre et décembre 2025, le commissariat du township de Nyanga le long de la N2 a enregistré le plus grand nombre de vols avec circonstances aggravantes du pays. Il se classait également en deuxième position pour les meurtres, avec une augmentation de 29 % par rapport au trimestre précédent.
Les détracteurs du projet y voient un retour à l’apartheid visant à masquer la pauvreté. « Les critiques parlent d’apartheid spatial », explique Patricia Huon. « On ne veut pas dire que c’est l’apartheid au sens légal, comme ce fut le cas en Afrique du Sud de 1948 jusqu’au début des années 90. Le terme apartheid spatial fait référence à une continuité dans la manière dont l’espace urbain reste séparé et inégal, particulièrement dans la ville du Cap. Donc, pendant l’apartheid, les villes sud-africaines étaient organisées pour séparer strictement les populations selon leur race, en plaçant les populations noires loin des centres économiques habités par les Blancs et limitant leurs déplacements. Des quartiers comme le township de Kayelitsha ont été créés dans cette logique, étant éloignés du centre et sous-équipés. Même après la fin de l’apartheid, ces structures spatiales existent encore en grande partie ».
La construction du mur symbolise la séparation entre deux mondes : celui de l’opulence, visible dans les belles plages du Cap et ses restaurants prisés, et celui de la misère dans les quartiers périphériques, situés à seulement quelques kilomètres.
Le tourisme au Cap est en pleine croissance. En 2025, onze millions de visiteurs ont atterri dans l’aéroport de la deuxième ville la plus peuplée d’Afrique du Sud, un record. « Mais la plupart [des touristes] arrivent sans avoir conscience des dangers qui les guettent au bout du voyage », avertissait l’émission d’investigation sud-africaine Carte Blanche sur la chaîne M-Net, en février 2026.
Trente ans après la fin du régime de l’apartheid, les disparités sont frappantes au Cap et dans d’autres villes sud-africaines. « Des logements, pas des murs !”, exhortent ceux qui appellent la ville à se concentrer sur sa crise du logement, qui ne cesse de s’aggraver.
L’Afrique du Sud connaît des niveaux de criminalité très élevés, en particulier en ce qui concerne les crimes violents, avec une moyenne de 70 meurtres par jour. « Mais c’est une violence qui, là aussi, est très inégalement répartie », précise la correspondante de la RTBF. « Au Cap, elle se concentre surtout dans les townships, notamment à cause de la présence de nombreux gangs ».
Pour comprendre cette situation, il convient de revenir sur l’histoire du pays. Au Cap, dès les années 1960, des milliers d’habitants noirs et métis sont expulsés du centre-ville par le régime de l’apartheid. « La violence des gangs trouve ses racines dans cette époque, car les relocalisations et la ségrégation raciale ont brisé des familles et des communautés qui étaient jusque-là soudées, laissant de nombreux jeunes sans ressources ni avenir. Les gangs sont venus combler ce vide en offrant à la fois une forme de communauté et un moyen de subsistance. En l’absence quasi totale de présence policière, ils ont pu s’implanter, prospérer, et sont toujours présents aujourd’hui ».
L’apartheid, système institutionnalisé de ségrégation raciale, imposait la domination de la minorité blanche sur la majorité noire, métisse et indienne. Institué en 1948 par le Parti National de Daniel François Malan, le terme signifie « vivre séparément » en afrikaans. La législation interdisait les mariages mixtes, imposait des lieux de vie séparés et exigeait un passeport intérieur pour les Noirs. Ce système s’est accompagné de violences, comme le massacre de Sharpeville en 1960, où la police a tiré sur une foule manifestant pacifiquement contre des lois oppressives, faisant 69 morts.
Le système a également vu émerger une résistance menée par Nelson Mandela et l’ANC, le Congrès national africain. Nelson Mandela a été emprisonné pendant 27 ans, tandis que la pression internationale a conduit à une campagne mondiale pour sa libération. Le gouvernement de Frederik de Klerk a fini par comprendre qu’il fallait éviter une guerre civile.
Nelson Mandela a été libéré le 11 février 1990. À peine sorti de prison, il prônait la réconciliation tout en affirmant que la lutte contre l’apartheid devait se poursuivre. L’abrogation des lois de l’apartheid a suivi. Mandela a reçu, avec Frederik de Klerk, le Prix Nobel de la paix en 1993 et est devenu le premier président noir d’Afrique du Sud en 1994.
Cependant, malgré la fin de ce régime, l’Afrique du Sud reste marquée par de fortes inégalités économiques héritées de cette période. « L’apartheid s’est arrêté », ajoute Patricia Huon. « Mais ses stigmates demeurent dans la géographie des villes, qui sont toujours marquées par ces divisions raciales et économiques résultant de décennies d’investissements publics insuffisants ».
Un autre facteur vient assombrir le tableau : le chômage, très élevé, surtout chez les jeunes. « Et cela s’ajoute à la circulation d’armes à feu et aux dysfonctionnements au sein de la police sud-africaine, qui manque de moyens et est également très corrompue. Cela limite la prévention et renforce le sentiment d’impunité, créant un contexte propice à une criminalité élevée ».
Les politiques sont divisés sur ce projet; certains le soutiennent, d’autres y sont opposés. « La ville du Cap est dirigée par l’Alliance démocratique, un parti de centre droit. Le maire du Cap, Jordan Hill-Lewis, défend ce projet de mur comme une réponse nécessaire à la criminalité. Mais à l’inverse, au niveau national, des responsables s’opposent au projet. Le ministre de la Police, membre de l’ANC, estime qu’un mur ne peut pas remplacer une politique de sécurité efficace et le renforcement des capacités de la police ».

