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Sport, concerts, musées : interdire les téléphones portables, bénéfique ou non ?

Au Masters Tournament d’Augusta, les téléphones portables sont interdits et cette règle est prise très au sérieux, avec une personne exclue cette année pour son utilisation. De nombreux visiteurs viennent admirer Mona Lisa et se photographier devant, avec un projet prévu de créer une deuxième entrée et d’aménager une salle pour la présentation de la Joconde au Louvre.


« Je n’ai jamais eu autant de conversations avec des inconnus lors d’un événement sportif. » Au Masters Tournament d’Augusta, l’un des tournois de golf les plus prestigieux au monde, les spectateurs vivent une expérience unique. Ici, les téléphones portables sont interdits, une règle en vigueur depuis toujours afin de préserver l’ambiance du tournoi. Cette interdiction est prise très au sérieux.

Cette année, une personne a de nouveau été exclue pour avoir utilisé son téléphone. Cette fermeté contraste avec les pratiques habituelles, puisque les smartphones occupent une place importante dans notre quotidien, surtout lors d’événements culturels et sportifs.

Pourquoi ressentons-nous un tel besoin de prendre des photos lors de ces moments ? « Le selfie est une forme d’attestation de présence », analyse Vincent Timsit, doctorant en sociologie à l’EHESS. Pour lui, cette présence devient une validation de valeur pour le spectateur. Il ajoute qu’il s’agit aussi d’une « finalité » : « Lorsque nous assistons à un concert ou à un match, l’intention n’est peut-être pas uniquement de voir les joueurs ou les artistes. Ce qui devient vraiment important, c’est d’être présent à un événement particulier. »

### « No phone » jusque dans les stades

L’interdiction des téléphones ne se limite pas au golf. Dans les stades, les supporters encouragent également à limiter l’utilisation des smartphones. Au Red Star FC, des affiches incitent à ne pas sortir son téléphone dans les tribunes. Pourquoi une telle interdiction ? « Le téléphone altère complètement la vision du jeu et empêche d’être pleinement investi dans l’ambiance », explique Farid*, supporter de l’équipe parisienne de Ligue 2. « Cela peut gêner les autres, notamment ceux qui n’ont pas envie d’être filmés. »

Selon lui, cette interdiction a eu un effet « indéniable » sur les interactions sociales. « Avant, lors des buts, beaucoup sortaient leur téléphone. Maintenant, nous voyons surtout des personnes sauter et chanter. Il y a plus de spontanéité. La concentration sur le jeu est décuplée. L’expérience est incroyable sans téléphone. » Farid précise que cette volonté émane des supporters eux-mêmes, et non des clubs. « Les directions n’ont pas vraiment d’intérêt à interdire. Plus il y a d’images sur les réseaux, plus cela leur profite en communication », affirme-t-il.

Il ajoute que ces règles sont informelles et reposent sur l’autocontrôle. « Si quelqu’un sort son portable pendant le match, le voisin lui dira spontanément et de manière pédagogique que l’on ne filme pas ici. » Farid est conscient des limites d’une interdiction officielle. « Dans un stade de 5.000 places, comme le nôtre, c’est gérable. Au Vélodrome, avec 60.000 sièges, c’est une autre histoire », souligne-t-il.

### Une lassitude réelle des artistes

Le téléphone n’est pas bienvenu non plus sur la piste de danse. Le DJ Bob Sinclar a qualifié des publics de « complètement morts » dans une vidéo publiée en 2024 sur Instagram. « Vivez le moment les amis ! Ne sortez pas votre téléphone pendant deux heures », a-t-il déclaré, dans *La boîte à questions*. Sa fille, Paloma, a ajouté : « Toutes les vidéos que j’ai pu prendre lors de concerts, je ne les ai jamais revues. » Dans de plus en plus de clubs, il est demandé aux clients de cacher leurs objectifs avec un autocollant, sous peine de se voir refuser l’accès. Cela encourage la déconnexion et le droit à l’oubli pour profiter sans se surveiller.

Face aux murs de téléphones lors des concerts, certains artistes ont pris des mesures plus drastiques pour recréer une connexion directe avec le public et préserver l’effet de surprise pour ceux qui n’ont pas vu le spectacle. Des artistes comme Jack White, Alicia Keys, le groupe Ghost et des humoristes tels que Florence Foresti ou Artus ont ainsi imposé des événements sans téléphone.

### Les effets d’une expérience sans téléphone

Des entreprises se sont positionnées sur ce créneau en plein essor. Phone Locker fait partie des sociétés qui proposent une expérience « sans téléphone ». Le principe est « simple » : à l’entrée, les spectateurs glissent leur téléphone dans une pochette verrouillée par un système magnétique, sans pouvoir l’utiliser pendant l’événement. « Lorsqu’ils souhaitent quitter les lieux, un membre du personnel déverrouille la pochette. Et voilà ! », explique Adam Proops, directeur général de l’entreprise. Il affirme que l’organisation est « bien rodée », y compris pour des événements de grande ampleur. « Le processus est facilement extensible et réalisable, et nous avons que des retours positifs. »

L’idée est née en Australie, il y a six ans et demi, pour lutter contre les distractions en classe. Le concept s’est rapidement étendu à d’autres domaines. « Nous avons reçu des demandes d’un monastère bouddhiste, de théâtre, d’événements VIP. Nous avons également travaillé sur des émissions de télévision comme *The Masked Singer* et même avec les forces armées. Ce ne sont pas seulement les enfants qui ont du mal à décrocher ! »

Pour les spectateurs, l’expérience est plus appréciée. « Cela les ramène vingt ou trente ans en arrière, quand on allait vraiment aux événements pour les artistes », dit-il. « On paie parfois plus de 100 euros pour un billet, on est censé passer un bon moment, pas se filmer… » Du côté des artistes, le succès est également au rendez-vous. « Cela augmente leur niveau d’énergie. Ça fonctionne dans les deux sens », note-t-il.

Comme les supporters du Red Star FC, les spectateurs du Masters parlent de moments « hors du temps ». « Cela oblige à vraiment décrocher et à prendre conscience de l’environnement qui nous entoure », écrit un internaute. Pour Alice, le spectacle de Ghost était « le meilleur concert de [sa] vie ». « Le fait de ne pas avoir son téléphone, c’est incroyable. J’ai pu profiter du show avec mon copain sans écran, et c’était spectaculaire », a-t-elle partagé sur X.

### Les pratiques vont avec les usages

Alors, si cette idée séduit autant, pourquoi ne pas interdire les téléphones lors de tous les grands événements ? Vincent Timsit, doctorant en sociologie, estime qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise pratique. « Certaines personnes préfèrent être tranquilles, d’autres viennent précisément pour prendre des photos. Il existe aussi ceux qui ressentent l’impossibilité de tout faire et tout voir, ainsi qu’un éventail d’autres attitudes », fait-il remarquer.

Dans les années 2010, certains musées, comme le Louvre ou le musée d’Orsay, avaient tenté de restreindre les photos dans leurs salles, face à des visiteurs plus préoccupés par la capture des œuvres que par leur contemplation. Ces initiatives, qui avaient été rapidement abandonnées à cause des retours négatifs, ont évolué pour s’adapter aux usages. Désormais, le Louvre prévoit de construire une salle dédiée à la Joconde, encourageant les visites-photo. En général, les musées incitent aussi à partager sur les réseaux sociaux pour promouvoir leur visibilité.

« Cela montre à quel point ce sujet est complexe », souligne Vincent Timsit, précisant que ce n’est pas son rôle de déterminer ce qui est à faire ou non. « Tout dépend du point de vue et des circonstances, qu’elles soient économiques, esthétiques ou sociales. » Pour les personnes interrogées, la réponse à ce phénomène ne réside pas nécessairement dans une règlementation stricte, mais plutôt dans « une prise de conscience collective sur la manière de vivre le moment présent ».

*Le prénom a été modifié à la demande de la personne interviewée.*