« Je préfère perdre de l’argent » : avenir incertain pour les auteurs démissionnaires de Grasset ?
Plus de 170 écrivains ont signé une pétition annonçant leur départ de la maison d’édition Grasset à la suite du limogeage de son président Olivier Nora. Les signataires affirment : « nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset ».
Quoi qu’il en coûte. Plus de 170 écrivains ont signé une pétition annonçant leur départ de la maison d’édition Grasset, contrôlée par le groupe de Vincent Bolloré, à la suite du licenciement de son président Olivier Nora. Les signataires déclarent : « nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset ». Cependant, comment un auteur quitte-t-il une maison d’édition ? Qu’advient-il donc de ceux qui partent ?
Les auteurs sont liés à leur éditeur par des contrats d’édition, souvent signés livre par livre, et parfois assortis de clauses de préférence pour les ouvrages suivants. L’écrivain Guillaume Dasquié note : « On ne démissionne pas, comme un salarié pourrait le faire dans une entreprise. Nous sommes auteurs, avec un droit moral. Nous pouvons rompre un contrat si l’on considère que la maison a changé de nature. »
Le droit d’auteur français, qui protège les écrivains, laisse effectivement une marge d’interprétation. Si l’équilibre moral du contrat est rompu, l’auteur peut tenter de récupérer ses droits. Cependant, selon leur situation contractuelle, les auteurs n’ont pas tous les mêmes possibilités de quitter Grasset.
### Les livres en cours d’écriture
Guillaume Dasquié précise que « mis à part les auteurs qui vendent 50 000 exemplaires, chaque contrat porte sur un texte, on ne signe pas pour douze livres ». Certains démissionnaires, comme lui, ont signé un contrat pour un texte sans l’avoir encore remis à la maison d’édition. Dans ce cas, ils peuvent invoquer leur droit moral : ils peuvent choisir de ne pas livrer leur texte, à condition de rembourser l’avance sur droits d’auteur déjà perçue.
Une autre option consiste à trouver un nouvel éditeur prêt à reprendre le projet. Dans ce cas, la nouvelle maison négocie directement avec Grasset pour racheter les droits, en compensant notamment l’avance versée. Mais Guillaume Dasquié reconnaît que « sur le marché de l’édition, il n’y a pas beaucoup de maisons qui pourraient, dans un élan de générosité, accueillir des dizaines d’auteurs. Tout le monde en est conscient. »
### Les livres déjà publiés
Il reste une autre situation : celle des livres déjà publiés. Les contrats pour les textes validés par l’éditeur sont souvent plus contraignants, limitant les possibilités de retrait. C’est le cas pour de nombreux signataires de la pétition. Anthony Passeron, écrivain qui n’avait signé que pour un seul livre chez Grasset, espère « récupérer [son] texte et l’enlever du catalogue ». Pour l’auteur du roman « Jacky », paru en octobre 2025, « il ne faut pas seulement que les auteurs s’en aillent, il faut que les livres partent du catalogue ».
Pour Sandrine Treiner, qui a publié un livre chez Grasset et est désormais directrice éditoriale chez Flammarion, la question des livres préexistants est très complexe tant juridiquement que moralement. « J’ai été heureuse de publier chez Grasset et je ne souhaite pas que mon livre soit rayé de la surface de la terre », confie-t-elle. Elle plaide plutôt pour un accord collectif qui « sauvegarde le passé » et marque « une rupture » avec les événements actuels.
Les maisons d’édition, comme Grasset, dépendent largement de leur catalogue. L’idée que chaque auteur récupère tous ses titres semble difficilement tenable. Guillaume Dasquié s’interroge également sur les limites juridiques concernant le retrait de ses livres déjà publiés. Quoi qu’il en soit, sa décision ne sera pas influencée par des raisons financières. « Je préfère perdre de l’argent. Il est évident que si la maison est vampirisée par une question idéologique, c’est mon devoir de la quitter », affirme-t-il.
### Une revendication : la clause de conscience
Depuis 72 heures, les signataires de la pétition échangent via un canal WhatsApp. Au cœur de ces discussions, une idée émerge : adapter le droit d’auteur à ces nouvelles situations politiques par l’introduction d’une clause de conscience. Ce dispositif, actuellement réservé aux journalistes, leur permet de quitter un média s’ils désapprouvent la ligne éditoriale après un changement de direction. L’écrivaine Laure Limongi résume la situation dans un post sur LinkedIn : « Mis à part pour la presse, il n’est pas prévu de clause de conscience ni de possibilité de rupture de contrat adaptée […] La situation appelle à des bouleversements majeurs dans les contrats. » Les auteurs pourraient également bénéficier d’un soutien massif de la profession. Selon nos informations, une pétition devrait s’étendre à l’ensemble des maisons d’édition.
Dans ce mouvement de rupture, tous les auteurs soulignent un dernier point : la situation des salariés de Grasset. Guillaume Dasquié rappelle les relations durables établies avec les équipes éditoriales. « Vous savez, parfois les auteurs disparaissent pendant six mois, mais quand on se retrouve, ils ont une mémoire très vive sur nos projets, nos anciennes discussions. » Tous insistent sur « l’engagement très fort entre les auteurs et les éditeurs », et que les décisions prises actuellement auront des répercussions directes sur ceux qui travaillent au quotidien dans la maison d’édition.

