France

« La priorité reste de me nourrir » : la précarité ignorée par l’inflation

À Saint-Ouen, dans l’épicerie solidaire, le panier d’Alya comprend des pâtes, du riz, des pommes de terre et un gel douche, qui est son seul produit d’hygiène. Selon le baromètre « Hygiène & Précarité en France », près de 50 % de la population déclare limiter sa consommation de produits d’hygiène en raison d’un manque d’argent.

À Saint-Ouen,

Dans l’épicerie solidaire de Saint-Ouen, le panier d’Alya* contient des pâtes, du riz, des pommes de terre, quelques légumes, et au milieu de ces produits nutritifs, un gel douche. C’est le seul produit d’hygiène qu’elle a acquis lors de ses courses, qu’elle utilisera également comme shampoing pour réaliser des économies supplémentaires. Un achat « indispensable », mais qui ne vient qu’après l’alimentation. « J’ai 15 euros et je dois d’abord penser à me nourrir. »

C’est là tout le paradoxe de la précarité hygiénique, qui se manifeste par l’incapacité à se procurer des produits essentiels pour sa propreté, tels que du savon, des couches, ou des serviettes. Les personnes concernées et les associations d’aide confirment ce fléau, qui reste pourtant toujours dans l’ombre d’autres urgences. « Cette précarité a longtemps été mise au second plan, contrairement à la précarité alimentaire ou le mal-logement », indique Dominique Besançon, déléguée générale de Dons Solidaires, une association qui collecte des produits d’hygiène auprès d’entreprises (Nivea, Pampers, etc.) pour les redistribuer dans des épiceries solidaires comme celle de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Chaque semaine, des personnes défavorisées peuvent y faire leurs courses. Le contenu du panier de chaque bénéficiaire témoigne de l’arbitrage à réaliser : 80 % d’aliments, le reste considéré comme des « bonus ».

4 millions de Français font l’impasse sur des produits

Selon le baromètre « Hygiène & Précarité en France », réalisé par l’Ifop pour l’association et publié ce jeudi, près de 50 % de la population admet limiter sa consommation de produits d’hygiène en raison d’un manque d’argent. Huit millions de Français, soit 16 % de la population, doivent choisir entre se nourrir et acheter des produits d’hygiène, privilégiant majoritairement la nourriture. Une assiette propre n’a que peu d’utilité si elle est vide.

En outre, quatre millions de Français renoncent à des produits comme le dentifrice ou le shampoing. « On essaie de se concentrer sur l’essentiel ou sur les produits les plus polyvalents », ajoute Safia*, en raison de la pression financière croissante. Les prix des produits d’hygiène et de beauté ont chuté ces dernières années. Entre 2022 et fin 2024, ces produits ont augmenté de + 16 % selon l’UFC-Que Choisir, un chiffre supérieur à l’inflation générale de l’Indice des prix à la consommation (IPC), qui n’est que de + 13 % sur la même période, d’après l’Insee.

Une précarité hygiénique de plus en plus massive

« Le produit le plus difficile à payer est la lessive », devenue excessivement chère, explique Badra, une autre bénéficiaire. Lavinia, bénévole, confirme la difficulté : c’est aussi devenu un produit difficile à se procurer à un prix raisonnable pour l’association. Dans l’épicerie solidaire, les prix sont réduits dans une proportion de cinq pour permettre des achats. Cependant, la liste de Badra continue : le savon et le dentifrice deviennent également, pour son budget, de plus en plus inaccessibles en dehors de cette épicerie. « C’est la seule façon pour moi de me procurer ce genre de produit. Sans cet endroit, je ne sais pas comment je ferais », poursuit Alya. Chaque bénéficiaire est limité à un produit par catégorie par semaine afin de prévenir les pénuries.

La précarité hygiénique, mesurée par le baromètre depuis 2019, « a atteint un niveau critique », soutient Dominique Besançon, et elle s’est massifiée, affectant de nouvelles couches de la population. « Elle ne touche plus seulement les plus démunis, mais également une grande variété de personnes, comme les familles monoparentales ou les travailleurs mal rémunérés. »

« C’est de l’hygiène, on ne peut pas rationner »

Chacun a ses astuces pour éviter les dépenses superflues. Certaines sont classiques, comme apporter sa propre lessive à la laverie ou utiliser du vinaigre pour nettoyer le sol. D’autres relèvent de recettes de grand-mère, comme employer de l’eau et du romarin cueilli dans un jardin au lieu d’acheter un liquide spécifique, ou brûler un clou de girofle pour parfumer la maison. Certaines techniques de survie consistent à remplir le fond du gel douche ou du liquide vaisselle avec de l’eau pour allonger leur utilisation. Enfin, il existe aussi ces pratiques à peine évoquées, comme se laver soi-même ou son linge avec du liquide vaisselle quand le gel douche est épuisé, ou laver ses assiettes uniquement à l’eau pour limiter les achats.

Ces astuces, bien que variées, atteignent vite leurs limites. « C’est de l’hygiène, on ne peut pas rationner ou se priver complètement », affirme Badra. « Je ne vais pas dire à mes enfants de ne pas se laver les dents après un repas. Je ne peux donc pas rationner le dentifrice. »

De plus, l’étude confirme que la précarité hygiénique entraîne de lourdes conséquences sur la vie sociale. 28 % des personnes affectées avouent éviter les rencontres amicales ou amoureuses, 25 % n’ont plus accès au sport et 18 % s’abstiennent de se présenter à des entretiens d’embauche. « Bien sûr, se nourrir est primordial, mais la dignité n’a pas de prix non plus », conclut Safia.

*Prénoms modifiés.