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Allemagne : La « Dönersflation », le kebab n’est plus un symbole de stabilité à Berlin.

En 2025, le prix moyen national d’un döner était de 7,11 euros, soit + 47 % par rapport à 2021, où il était de 4,85 euros. Selon une étude YouGov, chaque jour, 2,5 millions de döners sont consommés en Allemagne, et un tiers des Allemands en mangent au moins un par mois.

De notre envoyé spécial à Berlin,

Le kebab-döner, bien plus qu’une simple tradition culinaire, joue un rôle essentiel dans la vie des Allemands, présent dans de nombreux moments cruciaux de leur existence. Ce plat a souvent aidé un étudiant à surmonter une mauvaise nuit, servi de repas d’urgence à un professionnel débordé, été présent lors de célébrations de diplômes ou de promotions, et a même été un repère pour les premiers rendez-vous amoureux, pour finalement offrir du réconfort après des ruptures amoureuses.

Il n’est donc pas surprenant que les Allemands soient particulièrement attentifs aux prix de ce plat qui les accompagne tant dans les moments de joie que de peine. Malheureusement, le coût d’un döner continue de grimper, atteignant des sommets. Selon une étude de YouGov, le prix moyen national s’élevait à 7,11 euros en 2025, ce qui représente une augmentation de 47 % par rapport à 2021, où il était à 4,85 euros. Les personnes de plus de 30 ans, pour leur part, affirment n’avoir jamais dépensé plus de 3 euros pour un döner durant la décennie 2000. À Berlin, la capitale du döner, le prix dépasse parfois les 9 euros. « Ça devient n’importe quoi. Devoir dépenser plus qu’un billet pour un döner », se plaint Clemens, un trentenaire qui apparaît déçu par la somme engagée. Autrefois, avec une telle somme, « je payais mon döner et celui de mon ami ».

« Des prix symboliques à ne pas dépasser »

L’impact de cette situation est tel qu’il a engendré un nouveau terme, la Dönerflation, devenu le symbole de la crise du pouvoir d’achat en Allemagne. Étant un aliment quotidien – 2,5 millions de döners sont consommés chaque jour pour une population de 80 millions d’habitants, et un tiers des Allemands en mangent au moins un par mois, selon l’étude YouGov susmentionnée – il illustre plus que l’essence ou les factures d’électricité les effets néfastes de l’inflation en Allemagne. En moyenne, les prix à la consommation ont augmenté de 17,5 % depuis février 2022, suite à la guerre en Ukraine, ce qui est une hausse trois fois moins importante que celle des döner.

Le Pergamon sert le döner de base, et sans pouvoir vous asseoir, à 7,5 euros. Soit plus encore que la moyenne (Il est par contre objectivement bon).
Le Pergamon sert le döner de base, et sans pouvoir vous asseoir, à 7,5 euros. Soit plus encore que la moyenne (Il est par contre objectivement bon).  - J-L Delmas/20 Minutes

Dans le secteur des kebabs, la hausse des prix est incontestablement manifeste. « Le gaz, l’électricité, les loyers à Berlin », cite l’un des cuisiniers de la ville, parmi d’autres exemples. Pour le moment, son établissement, à l’instar de la moyenne du secteur, se maintient bien. Malgré la flambée des coûts et les nombreuses critiques qui en résultent, les commandes de döners ont même augmenté de 15 % entre 2021 et 2025. « La clientèle est fidèle et revient toujours », se rassure le co-gérant. Cependant, les plaintes se multiplient, les clients habituels reviennent moins souvent, et les pourboires ont presque disparu. Le chef en est conscient, et il sait que le sujet est délicat. « Il y a des seuils symboliques à ne pas dépasser. Vendre un döner à plus de 10 euros, ça semble compliqué. »

La gentrification du döner

Même des célébrités ont rencontré des difficultés. En 2025, Lukas Podolski, une légende du football allemand, a lancé son propre kebab à Berlin. Après quelques mois, le restaurant a fermé en raison de la fronde contre des prix jugés excessifs – 8,5 euros pour le produit de base. Cet échec est devenu emblématique de la Dönerflation.

Lukas Podolski et son döner, où le moindre mets coûte 8,5 euros. Un tel prix a provoqué une tolée, et un échec commercial à Berlin.
Lukas Podolski et son döner, où le moindre mets coûte 8,5 euros. Un tel prix a provoqué une tolée, et un échec commercial à Berlin. - People Picture/Shutters/SIPA

Les justifications des kebabiers, bien que valables, peinent à convaincre. Pour les Allemands, le döner a commis la pire des trahisons : il a oublié ses origines. Terminé le casse-croûte simple à base de veau, de pain et de la traditionnelle salade-tomate-oignon. Des ingrédients de gamme supérieure ont investi de plus en plus de pide (le pain turc).

Alors oui, c'est fort bon, mais moi, je voulais juste un döner, pas une oeuvre d'art architecturale. Et un prix moins cher.
Alors oui, c’est fort bon, mais moi, je voulais juste un döner, pas une oeuvre d’art architecturale. Et un prix moins cher.  - J-L Delmas/20 Minutes

« Qu’est-ce que c’est que ça ? », s’interroge Félix en découvrant une grenade dans son kebab. Cela fait longtemps que le döner tente de s’élever vers une richesse artistique et bourgeoise, « alors qu’on lui demande simplement de nous nourrir », dit l’étudiant. « Cela justifie des prix à la hausse en évoquant l’inflation du gaz, mais ajoute aussi de la truffe », critique son ami, qui se dit prêt à renoncer à la grenade ou à l’ail des ours pour un euro de moins.

La politique raconte des salades sur le tomate-oignon

De plus, en cherchant à se bourgeoisifier, le döner a omis l’un de ses rôles civiques : rassembler toutes les classes sociales autour d’un plat commun. Les deux amis se rappellent d’une fois où leur camarade issu d’un milieu favorisé a poliment refusé un döner. « Il a justifié son refus par d’autres raisons, mais nous savions tous les trois que c’était à cause des prix devenus trop élevés. » Un faux pas : le döner est censé ne laisser personne de côté.

En observant de plus près, les clients des kebabs ont changé, comme le souligne Louis, 31 ans : « Avant, on y croisait tout le monde en Allemagne. » Entrer dans un kebab, c’était rencontrer un étudiant, sa grand-mère, et son père patron partageant le repas avec ses ouvriers, assure-t-il. « Aujourd’hui, il est clair que certaines classes sociales s’y rendent moins, voire plus. » En se bourgeoisifiant, le döner est devenu également moins convivial : « Un jour, je n’étais entouré que de personnes en costard-cravate dans mon kebab. » Cela crée un sentiment étrange d’être soudain « le plouc » de l’établissement, accompagné d’une légère gêne en constatant qu’une sauce avait coulé sur son t-shirt. Un nouveau sacrilège, selon lui : dans un kebab, on ne devrait pas avoir à se sentir mal de se tacher.

Un kebab-döner à Berlin. Bonne viande, bon pain, on se régaaaaaale, mais prix un peu tendu ceci-dit.
Un kebab-döner à Berlin. Bonne viande, bon pain, on se régaaaaaale, mais prix un peu tendu ceci-dit. - J-L Delmas /20 Minutes

Ce sujet étant devenu si délicat, des politiciens ont tenté de s’en emparer. En mai 2024, Die Linke (le parti de gauche) a proposé une « Dönerpreisbremse », un plafonnement du prix du döner à 4,90 euros maximum. L’idée était que l’État subventionne la différence (environ 3 euros par döner), pour un coût total estimé à près de 4 milliards d’euros par an. Des « Dönergutscheine » (bons pour des döners) devaient également être envoyés par courrier à tous les Allemands chaque semaine. Bien évidemment, cette mesure n’a jamais été présentée à l’assemblée et n’a servi que de buzz médiatique, rapidement parodié par les partis libéraux et la population pour son caractère démagogique et irréaliste. Pourtant, Die Linke a relancé le sujet en janvier 2026, sans réelle concrétisation pour l’instant. De quoi frôler l’indigestion pour Louis, qui se dit pourtant de gauche. Le döner n’est certes presque plus un plat populaire, mais cela ne justifie pas d’en faire un plat populiste.