Eric Toledano et Olivier Nakache présentent « Juste une illusion », un film intime.
Olivier Nakache a déclaré que le film précédent était « extrêmement moderne » et abordait les problématiques de notre époque, tandis que le film actuel permet de se replonger dans leur adolescence. Eric Toledano a souligné que l’adolescence est un moment intemporel et que chaque génération vit des turbulences similaires, même si le contexte évolue.
On dit souvent qu’un film peut se faire en réaction au précédent. Le film qui a précédé était centré sur des thématiques très contemporaines. Avez-vous pensé qu’il était peut-être temps, à la cinquantaine, de nous plonger dans votre glorieux passé ?
**Olivier Nakache :** Oui, c’est vrai que le dernier film était extrêmement moderne et abordait des problématiques de notre époque. Nous avons considéré qu’il était possible de traiter encore les problématiques contemporaines, mais en nous réfugiant dans des années que nous avons connus, l’année 1985, où nous avions 13 ans, avec une multitude de souvenirs qui se sont entrechoqués. À peine la cinquantaine passée, même si nous faisons plus jeunes, nous avons ressenti une préparation à aborder notre adolescence. Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit de la seule période de notre vie où nous ne nous sommes pas connus.
Justement, il s’agit nécessairement de deux adolescences différentes. Comment, en tant qu’auteurs du scénario, avez-vous fait le tri ? Fallait-il qu’un souvenir résonne chez chacun de vous ?
**Eric Toledano :** Exactement, il devait y avoir une sorte de représentativité des ressentis adolescents, mais perçue par nos deux cerveaux, qui finalement ne forment qu’un, puisque c’est le personnage de Vincent, âgé de 13 ans, qui est notre regard et notre point d’ancrage dans le film. Peut-être que ce que nous recherchions, c’était une sorte de sensation, la pureté de la première fois, le premier regard que l’on porte sur toutes ces problématiques qui vont évoluer. Est-ce que ce n’est pas juste une illusion ? C’est la première fois qu’on tombe amoureux, qu’on ressent du désir, qu’on nous parle de religion, de mort, de maladie. Toutes ces premières fois se sont accumulées dans nos deux visions. Ainsi, à chaque fois qu’une anecdote pouvait raconter quelque chose liée au thème choisi, on l’apprenait l’un de l’autre.
Avez-vous fait des compromis ? Est-ce que c’est le papa de l’un et la maman de l’autre ? Comment avez-vous trouvé un équilibre ?
**Olivier Nakache :** Nous parlons plutôt de fusion. C’est une fusion et ensuite, tous les deux, nous avons essayé d’extraire la cinégénie de nos souvenirs, car nous souhaitions faire un film et non un documentaire. À un moment donné, les personnages ont existé avec leurs caractéristiques propres, bien qu’ils soient chacun chargés de souvenirs et de vérités. C’est pourquoi nous avons l’habitude de dire que c’est le film le plus sincère et intime que nous ayons réalisé, car nous nous ouvrons complètement en parlant de nos parents, de nos frères, de nos sœurs, en parlant de nous.
Comme dirait Wenders, c’est à la fois si loin, si proche. Ça remonte à 40 ans, mais c’est déjà un film d’époque. Il y a les souvenirs et il y a la réalité : Télé 7 jours, le Jeu de la valise, les cassettes VHS… Michel Drucker est intemporel ! Comment faire pour que ce soit historiquement pertinent ?
**Eric Toledano :** En nous demandant quel est le thème général du film et en trouvant les connexions et les fils qui le relient. Nous pensons que l’adolescence est un entre-deux : un moment où l’on n’est plus vraiment un enfant, mais pas encore un adulte, et où l’on traverse un tunnel qui va avoir de nombreuses répercussions tout au long de la vie. Les années 80 sont également un peu dans cet entre-deux, une cuve entre la fin des années 70 avec les idéologies connues, et la chute du mur, d’une part, et l’arrivée, d’autre part, de la guerre du Golfe et de la modernité. Il y a là les prémices du monde actuel. Cet atermoiement de l’adolescence dans un moment d’entre-deux nous a vraiment guidés, que ce soit au niveau des couleurs, des décors, de tout ce que nous avons choisi pour incarner cet entre-deux. Cet entre-deux représente aussi la nuance. Nous avions envie de raconter un monde qui a perdu un peu de cette nuance. Nous sommes soit d’un camp, soit d’un autre, espérant être dans le bon, souvent en se trompant. Nous assistons à une société très polarisée où hier encore, les adversaires sont devenus presque des ennemis, avec plus d’agressivité. C’est amusant de constater qu’il y a 40 ans, il y avait aussi des polémiques, mais le fond était culturel. Nous étions soit The Cure, soit funk. Ainsi, oui, le monde n’a pas changé, tout a changé, rien n’a changé. Voilà notre conclusion.
En toile de fond sociétale et politique, il y a SOS Racisme. Quel regard portez-vous sur cette époque ? Y a-t-il un soupçon de nostalgie ou même de mélancolie, dans la mesure où aujourd’hui, on parle du vivre ensemble, mais on ne vit plus du tout ensemble ?
**Olivier Nakache :** Vous avez utilisé un mot clé : « toile de fond ». Il est vrai qu’à cette époque, nous manquions d’une toile de fond et SOS Racisme a apporté une réponse. Une réponse qui, à l’âge que nous avions en 1985, nous a été très bénéfique. Il y a eu quelque chose de commun, de « ensemble », qui a émergé dans la société française. Malheureusement, cela n’était peut-être qu’une illusion. Aujourd’hui, nous sommes presque en deuil du mot « ensemble », qui semble très affaibli, comme l’a dit Eric. Nous sommes tous un peu repliés sur nous-mêmes. Nous nous demandons comment retrouver cette communion.
Pour un jeune d’aujourd’hui, qui ne cherche pas à trouver un lecteur de VHS et qui a accès à tout sur son téléphone, est-ce que les quêtes de ces deux garçons peuvent encore leur parler ? Pensez-vous que le film peut être transgénérationnel ?
**Eric Toledano :** Oui, parce que l’adolescence est une période intemporelle. Ces turbulences sont universelles, même si le contexte est différent. Chaque génération fait l’expérience de cette rupture avec l’enfance, etc. De surcroît, les adolescents d’aujourd’hui entendent beaucoup parler de cette période par leurs parents. Ils ne connaissent pas leurs parents durant leur adolescence, et c’est aussi ce que nous leur proposons. Nous avons reçu des témoignages lors des avant-premières de personnes disant : « C’est marrant, vous m’avez rendu nostalgique d’une période que je n’ai pas connue ! » Ils la fantasmant un peu. Nous la racontons sans nostalgie, car comme vous l’avez souligné, ce n’était pas mieux avant. Il y avait le sida, le chômage, le racisme, la menace atomique, des guerres et des attentats. Cependant, il y avait aussi quelque chose d’indescriptible que le film capte dans son atmosphère, et je pense que ces jeunes ont besoin d’en savoir davantage sur la période où ont grandi leurs tantes, leurs oncles et leurs parents, offrant quelques réponses à une énigme.
Vous avez pensé dès le départ à Camille Cotin et Louis Garrel pour les rôles principaux. C’est formidable, mais aussi risqué. S’il y a des problèmes d’agenda, ou si le film ne leur plaît pas ? Néanmoins, vous souhaitiez déjà imaginer les visages des parents en écrivant ?
**Olivier Nakache :** Oui, cela fait souvent partie de notre processus créatif. En allant les voir longtemps à l’avance, ils obtiennent aussi une visibilité pour dans un an, un an et demi. Mais il y a un risque. Nous prenons ce risque parce que nous avons besoin de la musique, de la nature des comédiens pour écrire nos personnages, cela nous pousse à les développer avec ce petit doute toujours présent dans nos esprits. Cependant, à un moment, nous nous disons qu’il se peut que ce ne soit pas eux. Ça s’est déjà produit pour d’autres films. Mais, cela nous stimule davantage, nous entraîne dans l’écriture lorsque nous avons un acteur en tête.
Nous pouvons évoquer la différence de rapport entre les hommes et les femmes à cette époque. Le personnage de Sandrine présente un désir de féminisme. Il n’est pas facile de retrouver les dynamiques mari-femme de cette époque, mais cela devait être correctement ciselé, n’est-ce pas ?
**Eric Toledano :** Oui, il était important de dresser un portrait de l’époque à travers cette famille. Le père a toujours le dernier mot, affichant presque un côté macho. La mère est souvent obligée de trouver sa place et de s’affirmer. C’était essentiel de raconter les années 80 non pas par une multitude de détails, mais à travers le prisme d’une famille. À l’intérieur de celle-ci, le père rencontre des problèmes de chômage, liés au chômage massif en 1981 en France, à l’austérité et à la rigueur. Il est étonnant qu’avec l’arrivée de la gauche, cela se produise, et il y avait une forme de honte d’être au chômage, les gens ne comprenaient pas la situation. Nous l’avons vécu et il était indéniable que les femmes devaient lutter pour avoir un poste à responsabilité, etc.
Vous évoquiez les choix musicaux, entre The Cure et funk. Avez-vous eu des débats sur les morceaux du film, notamment la référence finale à François de Roubaix ?
**Eric Toledano :** J’ai dû faire un compromis comme je n’en ai jamais fait dans les films, car je ne suis pas du tout New Wave, mais j’ai mis Joy Division par exemple, « Transmission » – qui coûtait cher – que je ne connaissais pas, par respect pour Olivier qui vient de ce mouvement. En ce qui concerne François de Roubaix, sa musique porte nos souvenirs d’enfance, ses sonorités. Il a composé la musique de « Vieux fusil », « Le samouraï », et même « L’homme-orchestre ». C’est de là que viennent nos sonorités. Nous avons grandi avec ce son là, le dimanche soir, cachés parfois dans l’entrée pour regarder le film du dimanche soir. Il était impossible de conclure avec un tube des années 80. Il fallait finir avec la musique du cinéma des années 80.

