Le Nobel de chimie chez Google : « Je n’aurais pas voulu guérir le cancer après ChatGPT »
Demis Hassabis, cofondateur et CEO de Google DeepMind, a exprimé des regrets concernant la direction prise par l’industrie de l’IA, soulignant que la déferlante ChatGPT a entraîné une course commerciale absurde qui a mis de côté des décennies de recherche fondamentale. Il a également indiqué que l’ère de l’IA agentique est attendue dans un délai de deux à quatre ans, tout en insistant sur le fait que la question de l’alignement de l’IA n’est pas encore résolue.
Et si l’IA avait été utilisée pour traiter le cancer plutôt que pour rédiger vos e-mails ? C’est le constat amer de Demis Hassabis, directeur de Google DeepMind. Selon lui, l’arrivée de ChatGPT a précipité l’industrie dans une course commerciale absurde, laissant de côté des décennies de recherche scientifique fondamentale.
Il est rare qu’un dirigeant de la Silicon Valley, surtout quelqu’un ayant reçu un prix Nobel, s’exprime avec autant de franchise.
Lors de l’émission Huge Conversations, animée par la journaliste Cleo Abram et diffusée le 7 avril 2026, Demis Hassabis, cofondateur et PDG de Google DeepMind, a évoqué un malaise partagé par une partie du secteur.
Dans cet entretien, il revient sur l’alerte « code red » déclenchée chez Google suite à la sortie de ChatGPT fin 2022, et sur sa propre nomination à la tête de toutes les activités liées à l’IA au sein du groupe, y compris les produits grand public.
Il reprend une formule qu’il avait déjà utilisée : s’il avait eu le dernier mot, il aurait souhaité que l’IA reste plus longtemps en laboratoire pour « faire plus de choses comme AlphaFold, peut-être guérir le cancer ».
Son objectif ? Résoudre des problèmes cruciaux, comme guérir le cancer, révolutionner l’énergie propre et découvrir de nouveaux matériaux. Au lieu de cela, le secteur a été inondé de chatbots.
ChatGPT a changé la donne, accompagné d’une pression commerciale que Demis Hassabis décrit comme une « course féroce ». Toutefois, il nuance son propos : à Davos en janvier 2026, il a déclaré à Axios que cette même pression peut favoriser un bon comportement, en poussant les acteurs à garantir la sécurité. Demis Hassabis ne se positionne donc pas en dissident, mais joue sur les deux fronts.
Le modèle initial de DeepMind ressemblait à celui du CERN pour l’intelligence artificielle : une recherche patiente et fondamentale, conçue sur une échelle de deux décennies. Cependant, le succès rapide d’OpenAI a tout bouleversé. Aujourd’hui, l’objectif n’est pas seulement de comprendre le repliement des protéines, mais aussi de ne pas perdre de parts de marché face à Microsoft ou à la Chine.
Pour bien saisir la personnalité de Demis Hassabis, il faut se pencher sur AlphaFold. Ce système, développé par DeepMind, a résolu un problème de biologie vieux de 50 ans. C’est un outil colossal : DeepMind revendique plus de 2,5 millions de chercheurs l’utilisant dans le monde entier.
AlphaFold est aussi ce qui a valu à Demis Hassabis et à son collègue John Jumper le prix Nobel de chimie 2024, partagé avec le biochimiste David Baker. En d’autres termes, le seul Nobel attribué à un produit de Google ne récompense pas un chatbot, mais un outil de biologie structurale. C’est là tout l’argument de Demis Hassabis résumé en une phrase.
C’est de l’IA utile, celle qui sauve des vies en accélérant la création de médicaments. Mais pour Demis Hassabis, ce n’est qu’une fraction de ce qui aurait pu être réalisé sans les distractions actuelles.
Le problème ? Le talent et les ressources se sont déplacés. Les ingénieurs les plus brillants du monde n’occupent plus leurs journées à chercher des remèdes, mais à optimiser des modèles capables de résumer des réunions Zoom ou de créer des images de chats dans l’espace. On a échangé la recherche fondamentale contre du « feature engineering » pour satisfaire les investisseurs.
Ce changement représente non seulement un regret scientifique, mais aussi un risque stratégique. Demis Hassabis souligne que cette précipitation nous a fait sauter des étapes importantes dans la compréhension des modèles. Il prévoit que la transition vers une IA véritablement autonome s’effectue dans deux à quatre ans, c’est-à-dire autour de 2028.
Le plus préoccupant n’est pas ce qui a été omis, mais ce qui s’annonce. Demis Hassabis avertit : nous entrerons dans l’ère de l’IA autonome d’ici deux à quatre ans.
Il ne s’agit plus de simples fenêtres de discussion où l’on pose des questions, mais de systèmes autonomes capables d’accomplir des tâches complexes sans supervision humaine constante.
C’est ici que se pose le « défi technique incroyablement difficile ». Comment s’assurer que ces agents ne contournent pas leurs garde-fous pour atteindre leurs objectifs ? Le PDG de DeepMind est clair : l’alignement de l’IA, c’est-à-dire le fait qu’elle agisse exactement comme on l’attend et rien de plus, n’est pas encore résolu. Et avec la rapidité actuelle du marché, nous risquons d’atteindre ce mur à pleine vitesse.
Demis Hassabis quant à lui, situe l’intelligence artificielle générale (AGI) à un horizon de 5 à 10 ans, un calendrier plus prudent que celui d’OpenAI ou d’Anthropic, qui avancent des délais de 2026-2027. L’IA autonome, des systèmes agissant sans supervision, arriverait donc plus tôt. Et c’est précisément à ce moment-là que la question de l’alignement cessera d’être un sujet de recherche pour devenir un problème de produit.

