La face cachée des projets migratoires européens au Maroc
Le lancement à Rabat de deux projets majeurs, « THAMM+ Equipe France » et la deuxième phase du Programme régional des initiatives de la migration (PRIM2), a été présenté comme une avancée significative dans la gestion concertée des migrations entre le Maroc et ses partenaires européens. Les projets THAMM+ et PRIM2 ne se limitent pas à des programmes techniques et participent d’une transformation plus profonde : celle du contrat migratoire entre le Maroc et l’Europe.
Le lancement à Rabat de deux projets majeurs, « THAMM+ Equipe France » et la deuxième phase du Programme régional des initiatives de la migration (PRIM2), a été présenté comme une avancée significative dans la gestion concertée des migrations entre le Maroc et ses partenaires européens. Inscrits dans une logique de coopération et de développement, ces dispositifs mettent en avant la promotion de la migration dite “légale”, la mobilité professionnelle et l’ancrage territorial des politiques migratoires.
Cependant, une analyse plus critique s’impose derrière ce discours institutionnel consensuel. Ces initiatives indiquent moins une rupture qu’une reconfiguration profonde des rapports entre le Maroc et l’Europe, où la migration devient un instrument stratégique au croisement des intérêts économiques, sécuritaires et géopolitiques.
Depuis une vingtaine d’années, le Maroc a progressivement changé de statut migratoire. Autrefois considéré comme un pays d’émigration, il est désormais un espace de transit, un territoire d’installation par défaut pour certains migrants et un acteur central dans la régulation des mobilités africaines vers l’Europe. Ce repositionnement n’est pas seulement le résultat d’une dynamique interne, mais s’inscrit dans un cadre plus large : l’externalisation des politiques migratoires européennes. Concrètement, l’Union européenne délègue une partie croissante de la gestion des flux migratoires à des pays partenaires comme le Maroc. Les projets THAMM+ et PRIM2 s’inscrivent pleinement dans cette logique. Ils visent à organiser les mobilités en amont, encadrer les trajectoires migrantes et, surtout, contenir les départs irréguliers. Dès lors, une question se pose : s’agit-il d’une coopération équilibrée, ou d’un déplacement des frontières migratoires européennes vers le Sud ?
Au cœur du projet THAMM+ se trouve la promotion de la migration dite “légale et organisée”. Sur le papier, l’idée paraît séduisante : faciliter la mobilité professionnelle, offrir des opportunités aux jeunes, et répondre aux besoins des marchés du travail. Néanmoins, cette approche mérite d’être analysée de plus près. La migration “légale” n’est pas neutre. Elle repose sur une logique de sélection (sélection des profils, compétences et destinations) et répond avant tout aux besoins des économies européennes, souvent confrontées à des pénuries de main-d’œuvre et à un vieillissement démographique. Autrement dit, la mobilité est encouragée, mais sous conditions. Dans ce cadre, le migrant devient une ressource économique, dont la circulation est organisée selon des intérêts qui le dépassent largement.
Avec PRIM2, une nouvelle dimension est mise en avant : celle de la territorialisation des politiques migratoires. Certaines régions marocaines, comme l’Oriental ou le Souss-Massa, sont ciblées comme espaces prioritaires d’intervention. Cette approche reconnaît implicitement une réalité souvent ignorée : la migration est avant tout un phénomène territorial, transformant les marchés du travail locaux, les dynamiques urbaines et les équilibres sociaux. Toutefois, cette reconnaissance peut également être perçue comme un transfert de responsabilité vers les échelles locales, sans leur fournir les moyens nécessaires. Les collectivités territoriales se trouvent ainsi en première ligne, face à des enjeux complexes (intégration des migrants, gestion des tensions sociales et accès aux services publics). Le risque est de voir se creuser un écart entre les ambitions affichées et les capacités réelles d’action.
Les discours officiels qui entourent ces projets insistent sur une logique de partenariat équilibré, où chacun trouverait son intérêt. Cependant, cette rhétorique du “gagnant-gagnant” mérite d’être nuancée. Les rapports entre le Maroc et ses partenaires européens demeurent marqués par des asymétries profondes (asymétrie économique, politique et dans la définition des priorités). Les financements, orientations stratégiques et cadres d’intervention sont largement influencés par les bailleurs internationaux. Dans ce contexte, le Maroc dispose-t-il vraiment d’une marge de manœuvre suffisante pour définir sa propre politique migratoire ?
Un autre aspect marquant dans ces dispositifs est l’absence des migrants eux-mêmes. Ils sont omniprésents dans les discours, mais rarement en tant qu’acteurs. Ils sont objets de politiques publiques, bénéficiaires de programmes et cibles d’intervention, mais rarement sujets politiques, porteurs de voix et acteurs des territoires. Cette invisibilisation contribue à produire une vision technocratique de la migration, où les trajectoires individuelles disparaissent derrière des catégories administratives.
En fin de compte, les projets THAMM+ et PRIM2 ne se limitent pas à des programmes techniques. Ils participent d’une transformation plus profonde : celle du contrat migratoire entre le Maroc et l’Europe. Ce contrat repose désormais sur un équilibre fragile fondé sur une ouverture contrôlée des mobilités, le renforcement des dispositifs de contrôle et l’implication croissante des territoires. Toutefois, cet équilibre est traversé par des tensions entre souveraineté nationale et dépendance internationale, développement local et contraintes globales, ainsi qu’entre discours inclusifs et pratiques sélectives.
Face à ces évolutions, une exigence s’impose : dépasser la lecture purement technique des politiques migratoires. La migration n’est pas seulement une question de gestion des flux, mais un fait social, un enjeu territorial et un révélateur des rapports de force. Les projets THAMM+ et PRIM2 offrent ainsi une occasion précieuse, non seulement d’agir, mais aussi de réfléchir aux modèles que l’on construit, et de poser une question essentielle : quelle place voulons-nous réellement accorder aux migrants dans nos sociétés ?
Hassan Bentaleb

