France

Le 1er-Mai chômé, symbole contesté par les politiques.

Le 10 avril, l’Assemblée nationale examine une proposition de loi, soutenue par Gabriel Attal, visant à autoriser certaines professions à travailler pendant le 1er mai, journée internationalement chômée et payée pour la majorité des salariés français. Selon une étude de la Dares, les cadres reçoivent une majoration annuelle de 10,6 % lorsqu’ils travaillent au moins un dimanche, et 5,4 % pour les ouvriers.


Longtemps considéré comme intangible, le 1er mai semble progressivement perdre son statut d’immunité auprès des décideurs politiques. Ce vendredi 10 avril, l’Assemblée nationale examine une proposition de loi, soutenue par Gabriel Attal, qui chercherait à permettre à certaines professions de travailler durant la journée internationale des travailleurs. Actuellement, ce jour est la seule date de l’année obligatoirement chômée et rémunérée pour la grande majorité des salariés français.

Gabriel Attal souhaite combler « un trou dans la raquette » du Code du Travail, en réponse aux nombreuses plaintes enregistrées l’an passé, notamment de la part de boulangers qui avaient été menacés par l’Inspection du travail de sanctions s’ils faisaient travailler leurs employés ce jour-là. Le 1er mai décrit comme un « trou dans la raquette » ? Lever l’interdiction du travail ? Autrefois, un homme politique n’aurait jamais osé toucher à ce jour consacré. Cependant, ce tabou semble aujourd’hui atténué, même si s’attaquer au 1er mai reste un défi.

Un jour difficilement attaquable

Sur le plan symbolique, le 1er mai demeure « le 14 juillet des syndicats et leur journée la plus importante », selon Stéphane Sirot, historien et sociologue des grèves et du syndicalisme, provoquant de vives réactions à chaque attaque politique. Bernard Vivier, directeur de l’Institut supérieur du travail, ajoute : « Si le 1er mai  »tombe », les gouvernements peuvent faire ce qu’ils veulent après. Une ligne rouge serait franchie. »

Du point de vue économique, il n’y a également pas de raisons de s’attaquer à ce jour « sacré », estime l’expert. Les Français comptent parmi les pays ayant un nombre moyen de jours fériés en Europe, « et la population active travaille autant que les autres pays. Il n’y a pas à en demander plus aux travailleurs, mais plutôt à résoudre les problèmes d’inactivité chez les jeunes et les seniors ».

Le seul argument avancé par Bernard Vivier, ainsi que par les politiciens et certaines branches professionnelles plaidant pour un assouplissement des règles, concerne la distorsion de la concurrence. Si certains magasins, notamment de grande surface, peuvent ouvrir, pourquoi interdire l’ouverture des commerces indépendants (ou empêcher les salariés de travailler) ? Les boulangers, mais également les bouchers-charcutiers ou les fleuristes, se sont souvent mobilisés pour réclamer ce changement. L’an passé, ces initiatives avaient été largement médiatisées, surtout grâce à une offensive des chaînes d’information, souligne Stéphane Sirot.

Des syndicats moins forts

Le 1er mai perd inéluctablement de son influence. « Les manifestations sont désormais presque uniquement organisées par des militants syndicaux. De plus, tous les syndicats ne manifestent pas, particulièrement la CFDT », détaille l’historien. En dehors d’un contexte politique particulier – comme la réforme des retraites de 2023 – la barre des 150 000 manifestants n’a pas été atteinte depuis 2019, avec une tendance à la baisse ou à la stagnation.

Le gouvernement ose s’attaquer à ce symbole en partie parce que les syndicats sont moins puissants qu’auparavant, explique Bernard Vivier, surtout après l’échec de la mobilisation contre la réforme des retraites qui a laissé des conséquences. « Aujourd’hui, personne n’envisage que les syndicats lancent un mouvement de grève pour défendre le droit à un 1er mai entièrement chômé. Une telle mesure ne serait pas du tout suivie. »

La question de la flexibilité du travail

Néanmoins, l’attaque contre le 1er mai doit être envisagée dans un cadre plus large, celui de la flexibilisation du temps de travail, selon Stéphane Sirot, « les limites et les frontières du cadre de travail sont progressivement abolies ». La création du cadre jour, qui élimine la notion d’heures travaillées, l’ouverture de nombreux commerces pendant les jours fériés et l’extension significative du travail le dimanche illustrent cette tendance. Selon l’Insee, en 1974, seuls 12 % des Français travaillaient le dimanche, au moins occasionnellement. Ce chiffre est passé à 28 % en 2024.

Ces mesures sont généralement bien accueillies par la population, notamment en raison de la consommation, affirme Guy Groux, sociologue spécialisé dans le syndicalisme. En vérité, peu de consommateurs évitent les magasins le dimanche. Une autre raison avancée est le pouvoir d’achat. « En France, comparé aux autres pays, les salaires sont relativement bas, ce qui pousse les salariés à accepter plus de flexibilité pour obtenir de meilleures rémunérations », décrit Guy Groux. Cela inclut des horaires de nuit mieux rémunérés et des dimanches également bien payés.

D’après une étude de la Dares, les cadres bénéficient d’une majoration annuelle de 10,6 % lorsqu’ils travaillent au moins un dimanche, et de 5,4 % pour les ouvriers. Quant au 1er mai, c’est le jackpot, car un salarié qui travaille ce jour-là est payé le double. Cela pourrait inciter de nombreux employés à remettre en question ce vieux vestige syndical, estime Guy Groux. « Les Français y sont moins attachés qu’auparavant. » Mais attention à la dérive. « À force de banaliser le travail le 1er mai, l’avantage lié – le doublement du salaire – pourrait également s’évaporer », prévient le sociologue. Après tout, pourquoi les décideurs s’arrêteraient-ils en si bon chemin ?