« Fais-nous un kebab, pas de laitue » : les marécages alimentaires en banlieue.
L’étudiant Ibrahim a déclaré : « Je vous avais dit que je ne voulais pas aller au Chicken Street. C’est la troisième fois de la semaine, on ne fait que manger gras ! » Evry-Courcouronnes est qualifiée par les géographes de l’alimentation de « marécage alimentaire », avec une proportion de fast-food représentant entre 70 et 75 % de son offre alimentaire.
« Arrête de bouder Ibrahim, tes frites vont refroidir. » Éreinté, l’étudiant finit par mordre dans son wrap, puis confesse les raisons de sa colère : « Je vous avais dit que je ne voulais pas aller au Chicken Street. C’est la troisième fois cette semaine, nous ne faisons que manger gras ! » Réplique de Max, leader incontesté de la table : « Et où voulais-tu aller alors ? » Silence général. Certes, en cherchant un peu, ce groupe aurait probablement pu dénicher des alternatives plus saines à Evry-Courcouronnes, où tous les étudiants résident, plutôt que leurs box à 1.500 calories.
Bien qu’il existe quelques établissements proposant des options saines, la commune de l’Essonne est principalement dominée par les kebabs, les ‘tasty crousty’, le poulet frit et autres tacos. Les rues de la ville sont envahies par cette offre hypercalorique, où chaque enseigne semble célébrer l’huile de friture, le cheddar et les frites.
### Quand la malbouffe noie le sain
Evry-Courcouronnes est un exemple de ce que les géographes de l’alimentation désignent par « marécage alimentaire », concept de « food swamp » né au Royaume-Uni puis aux États-Unis. Il s’agit d’une zone urbaine saturée d’offres hypercaloriques où la malbouffe non seulement s’est implantée, mais a fini par éclipser toutes les autres options. On estime que la ville compte entre 70 et 75 % de fast-foods dans son offre alimentaire. Comme cette ville étudiante, bon nombre de banlieues et de quartiers prioritaires sont des terrains fertiles pour ce phénomène.
« C’est un type de commerce très facile à établir, avec des zones urbaines denses et beaucoup de clients potentiels », analyse Capucine Frouin, chargée de mission Urbanisme et Santé chez Ekopolis. À cela s’ajoutent des loyers abordables et une population souvent plus jeune, donc plus enthousiaste pour ce type de nourriture. Bien que l’on trouve des marécages alimentaires même au cœur de Paris ou dans des quartiers bourgeois, « les populations locales font généralement de meilleurs choix alimentaires car elles ont une meilleure éducation sur le sujet », précise l’experte.
Simon Vonthron, chargé de recherche en géographie à l’Inrae, lui, préfère parler de « mirage » alimentaire. L’offre saine existe – un supermarché proposant des fruits et légumes frais est considérée comme une option saine – mais les populations ne la remarquent pas ou ne s’y rendent pas. « Parfois, l’offre saine peut également être difficile d’accès : prix trop élevés, mauvaises conditions d’accès, jugements liés au port du voile, produits non halal… » explique-t-il.
### « Peut-être pas sain, mais rentable »
Cependant, à Evry, l’offre atteint parfois l’autocaricature, avec des suppléments de cheddar ou de friture qui feraient réfléchir n’importe quel estomac fragile. « C’est presque un concours ici, confie Ibrahim. Qui pourra faire le plat le plus gras, le plus lourd, qui vous fera le plus mal au ventre… »
L’établissement 2.4.6, autre enseigne emblématique de la ville, se vante d’avoir « le sandwich le plus chargé du 91 ». À quelques pas, un autre endroit propose une crêpe crousty. Plus loin, il y a une pizza plongée dans le cheddar, ou une box contenant des tenders + wings + frites + Tasty Crousty (+ un donut au chocolat Dubaï en dessert, pour le plaisir). « Je pense qu’après le troisième supplément cheddar, on a compris », lâche un Ibrahim, fatigué.
Max, lassé par l’attitude de son ami en colère, défend un choix pragmatique : « On se régale et on n’a plus faim jusqu’à 20h. Avec les cours, on n’a pas le temps de prendre un goûter et on rentre tard. » Il exhibe sa box comme un trophée : « Et tout ça pour 10 euros, bonne chance pour faire mieux. Ce n’est peut-être pas sain, mais c’est rentable. » Dylan, un autre membre du groupe, avoue même une logique altruiste : « Je me fais un déjeuner copieux et ça permet d’économiser pour ma mère le soir. »
### « Chef, fais-nous un kebab, pas de la laitue »
Un kebab de la ville a tenté d’intégrer une option plus saine dans son offre, sans grand succès. « J’ai essayé de lancer une box salade, mais personne ne venait, ou ils trouvaient ça trop cher pour ce que c’était ou avaient des préjugés. Finalement, il faut rester pragmatique, on ne va pas proposer ce qui ne se vend pas. » Un groupe de collégiens se souvient de cette offre éphémère : « On lui disait »Chef, fais-nous un kebab, pas de la laitue ». » Éclats de rire dans la salle.
Selon Simon Vonthron, même si toutes les populations aspirent à des repas sains « et à offrir le meilleur à leurs enfants », certaines croyances sont tenaces. « Par exemple, beaucoup pensent que les fruits non bio sont cancérigènes, donc ils doivent être évités… mais il est bien pire de ne pas manger de fruits du tout que de consommer des non-bio. »
### La liberté du commerce et de l’industrie
Bien que les marécages alimentaires posent des problèmes évidents de santé publique, ils atténuent aussi certaines inégalités économiques. « Cela permet à des personnes n’ayant pas accès à l’emploi traditionnel de travailler », affirme Simon Vonthron. Il précise : « Dans certains quartiers, tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un ayant un commerce alimentaire. »
Il est difficile pour les collectivités de contrer ce phénomène, selon Capucine Frouin. Dans les Plans locaux d’urbanisme (PLU), « il n’est pas possible de s’opposer à un type de commerce, seulement d’en favoriser d’autres. » En 2025, Jean-Paul Roseleux, maire de Fère-en-Tardenois (Aisne), a pris un arrêté interdisant les fast-foods à proximité des écoles, mais la préfecture a annulé cette décision quelques mois plus tard au nom de la liberté du commerce et de l’industrie. Le marécage alimentaire a encore de beaux jours devant lui. Mais Ibrahim prévient : « Si on va plus d’une fois à Chicken Street la semaine prochaine, j’arrête de traîner avec vous. »

