Mendicité en Tunisie : Filières d’exploitation derrière la mendicité de rue.
Dans la banlieue nord de Tunis, lors d’une observation menée vendredi dernier, plus de soixante personnes, hommes, femmes et enfants de tous âges, ont été recensées aux abords de seulement cinq mosquées. Selon une étude exploratoire menée en Tunisie en 2023, seuls 15 % des mendiants seraient réellement en situation de détresse, tandis que la majorité évolue dans des circuits organisés.

Aux abords des mosquées, des banques ou aux feux rouges, les mêmes visages se présentent chaque jour. La réalité derrière ces scènes familières est troublante.
Certains mendiants le font par nécessité, tandis que d’autres paraissent faire partie de réseaux organisés qui exploitent de jeunes enfants, les précipitant dans la violence de la rue.
La Presse — Le nombre de mendiants dans nos rues ne cesse d’augmenter et, bien que beaucoup d’entre eux ne soient pas véritablement en détresse, certains ont fait de cette pratique une activité lucrative. Ils se trouvent partout, faisant preuve d’ingéniosité, notamment à travers des déguisements en personnes handicapées, se déplaçant en fauteuil roulant ou avec des béquilles, comme s’ils souffraient d’une infirmité. Il est cependant crucial de ne pas généraliser, car certains vivent dans une pauvreté extrême et n’ont d’autre choix que de mendier.
Le problème le plus sérieux réside dans le fait que la mendicité puisse être orchestrée par des réseaux criminels, entraînant l’exploitation et la traite d’êtres humains. Cela inclut des enfants des deux sexes, qui se lancent précocement dans une existence difficile, les perdant dans un dédale dangereux. Pire encore, la transformation de la mendicité en criminalité semble parfois inévitable.
Notre reportage vise à mettre en lumière les faux mendiants et la mendicité organisée, qui recrutent des fillettes et des garçons. Ce phénomène pourrait engendrer d’autres problèmes graves dans un contexte social déjà tendu.
À proximité des mosquées, des pharmacies et des banques : détresse quotidienne ou mise en scène ?
Dans la banlieue nord de Tunis, de La Goulette au Kram, en passant par Kheireddine, les visages des mendiants deviennent vite familiers. En passant devant les mêmes carrefours ou trottoirs, on reconnaît ces femmes, ces hommes, et surtout ces enfants qu’ils portent, ces bébés qui dorment malgré le tumulte ambiant, ou ces gamins introduits dès leur enfance dans un quotidien d’attente et d’exposition à la rue. La mendicité s’apparente alors à un triste décor familier qui varie selon les lieux, mais qui fait payer un lourd tribut, souvent aux jeunes enfants.
Les faux mendiants semblent bien savoir où se positionner et choisissent soigneusement les emplacements les plus profitables. On les retrouve devant les pharmacies ou les distributeurs au moment de la distribution des salaires, ou encore aux abords des mosquées chaque vendredi. Certains vont jusqu’à se déplacer en groupe, en taxi, d’un lieu de prière à l’autre, suivant le flux des fidèles.
Lors d’une observation effectuée vendredi dernier entre La Goulette et Le Kram, la concentration des mendiants était frappante. Plus de soixante personnes, hommes, femmes et enfants de tous âges, ont été dénombrées près de seulement cinq mosquées.
Cependant, les imams adoptent une certaine réserve face à ce phénomène. Lors des prêches du vendredi, ils conseillent de faire preuve de discernement dans la distribution de l’aumône, en privilégiant ceux qui sont réellement dans le besoin, notamment ceux qui, par dignité, choisissent de ne pas solliciter de l’aide. À l’intérieur des mosquées, la mendicité est formellement interdite, comme l’a expliqué l’un des imams contactés.
Dans la banlieue nord, tout comme dans d’autres communes du Grand Tunis, la mendicité semble suivre un cycle saisonnier. À certaines périodes, leur nombre diminue considérablement. Comme dans le commerce, il existe des périodes creuses où, miraculeusement, ils disparaissent des rues. Leur présence est surtout liée à la situation financière des citoyens, ce qui explique leur concentration accrue aux abords des banques en fin de mois, lors des versements de salaires et de pensions.
Trottoirs disputés : la bataille pour les meilleurs emplacements
Un fait particulièrement frappant est l’état dans lequel beaucoup apparaissent. Enveloppés dans des vêtements en lambeaux, corps amaigris, souvent avec des enfants mal habillés. C’est une image de grande précarité qui touche immédiatement. Cependant, certains habitants se posent une question lancinante : est-ce uniquement la pauvreté qui est visible, ou une manière de mettre en avant la misère pour susciter davantage de compassion ?
En général, la présence de ces mendiants avec leurs enfants suscite des sentiments partagés. Entre compassion sincère et malaise, les habitants oscillent. Au-delà des pièces données ou refusées, ce sont surtout ces enfants, devenus témoins silencieux de la rue, qui laissent une empreinte bien après qu’on ait poursuivi son chemin. Il y a également ce devoir religieux qui pousse à aider les nécessiteux.
Un autre fait mérite d’être souligné : les mendiants semblent se partager l’espace, créant de véritables territoires qu’ils refusent de quitter. L’arrivée d’un nouvel occupant sur un espace déjà occupé peut engendrer des tensions, parfois même des altercations physiques.
Ainsi, devant une pâtisserie bien connue à Khereddine, une récente dispute a opposé une femme et un homme d’un âge avancé, illustrant la dureté de cette compétition dans la rue.
En revanche, cette dynamique ne concerne pas ceux qui pratiquent la mendicité itinérante. Ces derniers parcourent notamment l’avenue Habib Bourguiba, multipliant supplications, plaintes ou prières pour émouvoir les passants. Chacun développe sa propre méthode, voire sa propre approche.
Les nouveaux venus dans ces trois communes se distinguent d’ailleurs facilement, comme cette vieille dame aperçue récemment. Âgée de plus de 80 ans, elle se déplace dans un périmètre restreint. Elle montre une attention particulière quand on lui donne de l’argent, prenant soin de recompter minutieusement les sommes reçues. Sa présence suscite des interrogations chez les habitants. Ils s’interrogent surtout sur sa manière d’arriver là. Tout laisse à penser, au vu de son âge avancé, qu’une tierce personne l’ammène.
Démanteler les réseaux plutôt que punir la rue : nouvelle stratégie contre la mendicité
Des campagnes de sécurité sont menées, de manière sporadique, dans le cadre de la prévention de la criminalité et des atteintes à l’ordre public, ciblant notamment le phénomène de la mendicité, devenu de plus en plus visible dans l’espace urbain.
À ce sujet, le colonel Imed Mamacha, porte-parole de la Direction générale de la sécurité nationale, a annoncé l’arrestation en février 2025 de 209 enfants impliqués dans la mendicité, ainsi que de six étrangers. Il a précisé que le nombre de personnes poursuivies pour trafic d’êtres humains a presque doublé en 2024, passant de 57 à 107. Le colonel Mamacha a insisté sur le fait que les efforts des forces de l’ordre se poursuivent pour lutter contre ce phénomène, tout en soulignant que cette lutte ne se limite pas à une seule dimension sécuritaire.
Les faux mendiants utilisent aujourd’hui divers stratagèmes pour obtenir de l’argent facilement. Par exemple, les unités de sécurité de Msaken ont récemment interpellé un individu qui, à chaque occasion, arrivait en voiture, se déguisait en mendiant et sollicitait de l’argent. Il a été arrêté avec une somme d’argent en sa possession.
Dans ce cadre, une évolution semble se dessiner dans l’approche adoptée par les unités sécuritaires. Au-delà des campagnes, un travail de fond est désormais engagé pour remonter les filières organisées exploitant la mendicité. Leur objectif est de cibler des réseaux structurés qui exploitent des mineurs et des personnes âgées, les contraignant à mendier pour en tirer profit. Cette démarche, axée sur le démantèlement de ces réseaux et l’identification de leurs responsables, indique une volonté de s’attaquer aux racines et aux causes profondes du phénomène et non seulement à ses manifestations visibles.
Les réponses sociales face à l’épreuve
Une étude exploratoire, fondée sur des enquêtes de terrain menées en Tunisie en 2023, révèle une réalité souvent méconnue du grand public : seuls 15 % des mendiants seraient réellement en situation de détresse, tandis que la majorité serait intégrée dans des circuits organisés où la mendicité devient une activité rentable.
Dans le Grand Tunis, le phénomène se révèle particulièrement visible. Selon la même étude, on y dénombre près de 4 000 mendiants, dont environ 60 % de femmes. Ces chiffres soulèvent des interrogations, car certains réussissent à générer des revenus journaliers relativement élevés, brouillant ainsi la frontière entre nécessité et exploitation opportuniste.
Cette réalité révèle une évolution préoccupante. Si la mendicité peut dans certains cas refléter une précarité réelle, elle semble dans d’autres s’inscrire dans des logiques de réseaux organisés, où la vulnérabilité humaine est instrumentalisée, en particulier celle des enfants et des personnes âgées. Face à cette situation, l’enjeu est délicat car il s’agit à la fois de ne pas détourner le regard des véritables souffrances tout en s’assurant que la solidarité des citoyens ne soit pas exploitée à des fins de profit par des organisations criminelles.
Il serait inexact de parler d’absence de réaction structurelle des autorités sur le plan social. Des programmes d’aide voient le jour pour soutenir les familles vulnérables et protéger l’enfance, cherchant à s’attaquer aux causes économiques sous-jacentes. Certaines initiatives se concentrent particulièrement sur la mendicité des mineurs, avec l’implication d’organismes spécialisés dans la lutte contre l’exploitation des individus en situation de vulnérabilité.
À cet égard, un rapport récent de la Banque Mondiale (BM), publié en novembre 2025, met en lumière le système tunisien de protection sociale, en soulignant le rôle clé du programme de transferts monétaires AMEN, qui a triplé sa couverture au cours de la dernière décennie pour atteindre environ 10 % de la population, contribuant à la réduction de la pauvreté et des inégalités.
« La Tunisie a réalisé d’importants progrès en matière de couverture en faveur des plus pauvres », souligne Alexandre Arrobbio, le représentant résident de la BM pour la Tunisie. « Conformément à l’accent que notre partenariat avec la Tunisie met sur le capital humain et la résilience, améliorer l’efficacité et l’équité des filets de protection sociale pourrait réduire les inégalités et stimuler l’inclusion économique des ménages vulnérables. »

