Tunisie

L’ingénieur tunisien face aux mutations technologiques : adaptation identitaire

Mourad Mastour, président de l’Association des diplômés de l’École Nationale d’Ingénieurs de Tunis (ADENIT), a rappelé que le cinquantenaire de l’ADENIT coïncide avec le centenaire de Mokhtar Latiri, qu’il désigne comme le père spirituel de l’ingénieur tunisien. Selon l’Ordre des ingénieurs, quelque cent mille ingénieurs sont recensés en Tunisie.


Mourad Mastour, président de l’Association des diplômés de l’École Nationale d’Ingénieurs de Tunis (ADENIT), a été l’invité d’Express FM le mercredi 6 avril 2026. Dans le cadre des célébrations du cinquantenaire de l’association et du centenaire de Mokhtar Latiri, il a présenté un état des lieux des évolutions qui modifient la profession d’ingénieur. Il a évoqué l’obsolescence accélérée des compétences, l’essor de l’intelligence artificielle, la transition du rôle technique vers des fonctions stratégiques, et l’impératif d’une adaptabilité constante. Cet entretien met en lumière les enjeux d’une profession en pleine transformation, alliant fierté du passé et réflexion sur l’avenir.

Mourad Mastour a souligné que le cinquantenaire de l’ADENIT coïncide avec le centenaire de Mokhtar Latiri, qu’il considère comme le père spirituel de l’ingénieur tunisien et le deuxième polytechnicien de l’histoire du pays. Cette double commémoration est d’autant plus significative qu’un sondage réalisé par l’association montre que les jeunes ingénieurs de moins de trente ans ne connaissent souvent pas le nom de Latiri, ce que le président de l’ADENIT qualifie d’inquiétant.

Pour bien saisir l’importance de cet héritage, Mastour a rappelé le contexte historique. Sous l’occupation française, les ingénieurs tunisiens étaient majoritairement exclus de la fonction publique : seuls les ressortissants français pouvaient occuper ces postes en Tunisie. Lors de l’indépendance, le pays ne comptait que trente et un ingénieurs.

Face à cette pénurie, Mokhtar Latiri a été chargé de fonder l’ENIT et d’en prendre la direction. Bien que son nom soit associé à plusieurs grands projets, tels que l’aéroport international de Carthage, le port de Radès ou le complexe d’El-Kantaoui, c’est la création de l’ENIT, première école d’ingénieurs en Tunisie, que Mourad Mastour considère comme sa contribution la plus significative : former des ingénieurs nationaux était alors un impératif de souveraineté.

Aujourd’hui, l’association regroupe quinze mille diplômés en Tunisie et à l’étranger. La direction rencontre régulièrement les membres de la diaspora, que ce soit à Washington, en Suisse ou ailleurs, et constate l’ampleur de ce réseau étendu à travers le monde.

Les commémorations du centenaire de Mokhtar Latiri ont débuté le 3 mars, lors de la Journée mondiale de l’ingénieur, à travers une soirée organisée avec l’Ordre des ingénieurs et l’ENIT. La clôture est programmée pour ce mercredi, et inclura une publication spéciale ainsi qu’une cérémonie d’honneur en présence de représentants de l’État tunisien. Mourad Mastour espère que l’association pourra célébrer son anniversaire chaque année avec un éclat similaire.

Concernant l’avenir de la profession d’ingénieur face aux mutations technologiques, Mourad Mastour a affirmé qu’un diplôme a désormais une validité de moins de deux ans. Les évolutions technologiques rapides rendent rapidement obsolètes les compétences acquises, rendant nécessaire un perfectionnement constant tout au long de la carrière.

Il a nuancé les propos alarmants sur l’intelligence artificielle : certains métiers vont se réduire en raison de l’automatisation, mais ne disparaîtront pas, tandis que de nouvelles professions verront le jour. Il a résumé sa réflexion avec deux mots en français : « adaptabilité » et « agilité », qu’il présente comme essentielles pour l’avenir, notant que l’ingénieur tunisien est encore reconnu et recherché à l’international.

L’évolution du rôle de l’ingénieur au sein des organisations s’effectue en trois étapes : d’abord comme technicien, puis en accumulant de l’expérience et en gérant des projets complexes, pour finalement atteindre des postes de stratégiste et de décideur pour les ingénieurs les plus émérites. Les grandes entreprises, tant en Tunisie qu’à l’étranger, recherchent ce type de profils, garantissant ainsi une pérennité aux ingénieurs malgré les changements technologiques à venir.

Mourad Mastour a également observé que les entreprises cherchent activement à intégrer les nouvelles technologies dans leurs processus, afin de tirer parti des opportunités offertes par ces outils pour faciliter leur transition. Face aux grandes transformations énergétiques, numériques et technologiques en cours, le rôle de l’ingénieur doit demeurer central.

Le président de l’association a également abordé la question de manière franche. Avec environ cent mille ingénieurs répertoriés en Tunisie selon l’Ordre des ingénieurs, et de nombreux diplômés qui s’installent à l’étranger chaque année, ce sujet est crucial. Cependant, il refuse d’adopter une approche pessimiste : l’expertise, les réseaux et la connaissance des marchés internationaux de ces ingénieurs peuvent bénéficier à la Tunisie sans exiger un retour physique. L’ADENIT s’efforce de maintenir ces liens avec leur pays d’origine pour qu’ils puissent agir comme des ponts, en établissant des accords avec de grandes écoles et organisations internationales.

En ce qui concerne la formation des ingénieurs face aux nouveaux défis, Mourad Mastour a été particulièrement précis. À l’origine, la formation des ingénieurs se concentrait uniquement sur des disciplines techniques telles que le génie mécanique ou civil. Toutefois, les programmes ont évolué pour intégrer des modules sur les compétences comportementales : intelligence émotionnelle, communication, leadership et management.

Ainsi, les ingénieurs d’aujourd’hui disposent de deux piliers complémentaires : la rigueur technique et les compétences managériales et comportementales, ce qui les distingue dans un environnement où l’aspect technique est de plus en plus automatisé.

Il a également noté que les spécialités s’adaptent aux besoins émergents : le génie informatique, par exemple, n’existait pas en 1960 et s’est développé pour répondre à de nouveaux enjeux. De nouvelles disciplines, pour l’instant inexistantes, pourront également voir le jour à l’avenir. Cela représente l’essence du métier : plus qu’un simple ensemble de connaissances figées, il s’agit d’une capacité à identifier les opportunités et à optimiser les ressources au service de la collectivité. Le président de l’ADENIT a souligné l’importance d’un dialogue plus étroit entre les écoles d’ingénieurs et les entreprises, pour que les programmes reflètent les besoins réels du marché.

Ce qui change, c’est la nature des outils et des défis. En revanche, la capacité de résoudre des problèmes, qui reste une compétence incontournable face aux bouleversements technologiques, et la mission fondatrice que Latiri a incarnée il y a un siècle, à savoir bâtir, innover et décider pour construire l’avenir du pays, demeurent inébranlables.