Pourquoi admettre son ignorance peut-il être un signe d’intelligence ?
Bruno Humbeeck constate que « c’est ce que l’on ose de moins en moins faire » concernant la reconnaissance de son manque de connaissances et de compétences dans certains domaines. Il souligne que « si l’on n’avait pas, à un moment donné, laissé parler ceux qui avaient des avis farfelus, on aurait tous l’impression que la Terre est plate ».
Oser admettre ses lacunes en matière de connaissances et de compétences, et choisir le silence plutôt que le risque de dire des inepties, c’est de moins en moins courant, constate Bruno Humbeeck.
Ces dernières années, avec l’avènement des réseaux sociaux, l’effet Dunning-Kruger, cette tendance à surestimer sa compréhension d’un domaine qu’on ne maîtrise pas vraiment, s’est amplifié. À l’inverse, « plus on connaît un domaine, plus on se rend compte que c’est complexe. Alors, on exprime des opinions et des avis beaucoup plus nuancés ».
L’intelligence artificielle, qui se mêle à notre apprentissage, contribue également à renforcer ce biais cognitif, car « il y aurait une forme d’intelligence à notre disposition en permanence ».
### Tous les avis se complètent et permettent aux opinions d’évoluer
Les avis sont nécessairement différents en raison des divers points de vue. « Nos cerveaux ne se ressemblent pas », rappelle Bruno Humbeeck. « Si vous êtes un chef d’entreprise et que vous devez prendre une décision, écoutez les avis des autres. D’une part, cela vous donnera une vision complète du problème. D’autre part, vous augmenterez la motivation du personnel, car ils se sentiront concernés et leur avis sera sollicité ».
L’être humain a besoin d’exprimer son opinion, cela fait partie de son existence. Au contraire, on vit mal lorsque notre avis n’est pas considéré. Le psychopédagogue souligne que tous les avis ont leur légitimité : « Ils ne sont pas hiérarchisables a priori, mais nous allons simplement les ranger dans des catégories différentes. Les opinions de chacun seront inévitablement confrontées à celles des autres. Aucune ne doit être envahie par la certitude, c’est ce qui permet aux avis d’évoluer ».
### Tenir compte des opinions singulières
Dans le domaine des sciences humaines, selon la Méthode des six chapeaux, développée par Edward de Bono, tous les avis, même les plus singuliers, sont pris en compte, souligne Bruno Humbeeck.
Pour les avis optimistes, il y a le chapeau rose. Pour les pessimistes, le chapeau noir, tandis que l’idéal est, selon le psychopédagogue, d’adopter un optimisme éclairé. Cela peut se résumer par cette phrase : « ça va être compliqué mais on va y arriver ». Les avis farfelus sont vus avec le chapeau multicolore. « Si nous n’avions pas permis à certains de s’exprimer avec des idées originales, nous croirions encore que la Terre est plate. Des idées minoritaires sur la forme de la Terre ont véritablement transformé notre vision du monde ».
### Un espace démocratique où tous les avis sont pris en compte
L’être humain exprime des opinions, des avis et des émotions. « Nous ressentons des choses, nous avons un avis parce que nous percevons les choses d’une certaine manière, et nous formulons des opinions parce que nous réfléchissons à ce qui nous est présenté », indique Bruno Humbeeck.
Selon son expertise :
– La fausse assertivité repose sur la certitude. On déclare : « C’est comme ça (et pas autrement) parce que je pense que c’est comme ça ».
– La vraie assertivité fait appel à la nuance. On dirait plutôt : « À mon avis, c’est comme ça. Selon moi, c’est comme ça. Et je peux me tromper. Si je me trompe, il ne faudra pas m’en vouloir. C’est juste une opinion qui doit être discutée par les autres ».
Dans des espaces non démocratiques, le pouvoir déclare : « votre avis, nous n’en tenons pas compte », et les opinions majoritaires l’emportent sur toutes les autres. Comme le précise le psychopédagogue, dans une démocratie véritable, il est essentiel d’écouter tout le monde :
– On protège les minorités. « Si vous avez une opinion minoritaire, je vais vous expliquer pourquoi nous ne l’avons pas totalement prise en compte dans le processus décisionnel ».
– Une opinion doit être contestée. « Je peux dire ‘selon moi, à mon avis, il n’y a pas de problème’. Mais cela ne reste qu’un avis parmi tant d’autres ».
– Les opinions sont à des degrés divers prises en compte, mais chacune a sa validité : « Il faut admettre que notre avis n’est qu’un complément à celui des autres. Supposer qu’il doit être partagé par tous est une erreur ».
### Un homme politique a-t-il le droit de dire qu’il ne sait pas ?
Dans la politique actuelle, la tendance se manifeste par des déclarations empreintes de conviction et de certitude, soutient Bruno Humbeeck. Un homme ou une femme politique « peut formuler une erreur, mais avec assurance et assertivité, cela sera mieux perçu par le public, même si par la suite il s’avère qu’il a effectivement menti ou dit des contre-vérités ».
Être hésitant et reconnaître qu’un sujet ne fait pas partie de son domaine d’expertise, ou qu’il faut vérifier des informations auprès de conseillers, serait pour le psychopédagogue une approche plus réaliste du monde politique. « Cela se fait en coulisses et ne se déroule jamais en face-à-face avec quelqu’un d’autre, car autrement, on a l’impression de perdre. C’est là tout le problème », déplore Bruno Humbeeck.
D’après lui, adopter une pensée binaire, que ce soit à gauche ou à droite, représente une forme d’hémiplégie cérébrale. « En matière d’intelligence, la vérité se trouve certainement dans le mélange des idées de chaque côté. Mais ce mécanisme de la nuance est rarement porteur sur le plan politique ».
### Écoutez ci-dessus l’intégralité de cette chronique dans le podcast de Tendances Première.

