Camille Moreau : la croyance l’emporte sur le doute dans la dictature
Un canular de presse a eu lieu le 1er Avril, prétendant qu’un cachalot avait été retrouvé échoué sur les quais de Seine à Paris. La philosophe Myriam Revault d’Allonnes explique dans La Faiblesse du vrai que « la fonction de l’imagination utopique consiste à ouvrir le champ des possibles ».
Je me souviens d’un canular médiatique qui m’a marqué, diffusé le 1er avril il y a quelques années : une photo prétendait montrer un cachalot échoué sur les quais de Seine à Paris. Bien sûr, c’était trop gros pour être vrai, mais j’y ai cru un instant. De nos jours, il serait peu probable de voir des canulars de cette ampleur dans la presse, tant l’actualité réelle ressemble parfois à des farces. Si vous avez l’impression que chaque matin, en ouvrant votre journal, c’est le 1er avril, ce n’est pas fortuit : canulars et dictatures partagent plus de points communs qu’on ne le pense.
On pourrait d’abord conclure que à la fois les dictatures et les canulars reposent sur des mensonges. Cependant, la vérité est plus nuancée : les deux s’appuient sur le concept d’imposture, qui diffère du mensonge, dès lors qu’il frôle parfois la vérité. Le psychanalyste Roland Gori, dans son ouvrage La Fabrique de l’imposture, explique que l’imposteur ne révèle pas le contraire de la vérité, mais une version altérée qui répond à nos attentes concernant le monde. Le canular s’amuse avec une réalité plausible : il est tout à fait envisageable qu’il y ait des cachalots dans la Seine, d’autant plus que ce canular était destiné à dénoncer les dérives climatiques. Dans un régime dictatorial, on joue aussi sur ce qui semble crédible, de manière à rendre le faux indétectable, utilisant des mécanismes semblables à ceux des canulars.
Toutefois, la différence majeure réside dans le fait qu’on n’a guère envie de rire face aux dictatures, alors qu’un canular est censé être divertissant. Ce point est presque unique. Ce qui unit les deux, c’est la posture de leurs cibles, c’est-à-dire nous tous. L’imposture, qu’elle soit politique ou humoristique, s’appuie sur notre capacité à suspendre notre incrédulité et à accepter l’improbable, même lorsque cela dépasse le cadre du réel. La dictature requiert cette forme passive de complicité, tout comme un canular réussit grâce à la crédulité de ses victimes.
Cependant, il ne suffit pas de décider d’être moins naïf pour y échapper, car la crédulité repose sur une autre force, celle du désir. Cette force peut nous perdre tout autant qu’elle nous libère. Dans le cas du canular et de la dictature, l’envie de croire l’emporte souvent sur la volonté de douter. L’efficacité d’une imposture dépend davantage du désir de croire de ceux qui l’acceptent que de la qualité des mensonges proférés. En effet, une supercherie, aussi bien conçue soit-elle, ne peut prospérer sans la complicité tacite de victimes dont l’aspiration à une vérité confortable, flatteuse ou salvatrice prend souvent le pas sur le doute raisonnable.
On pourrait donc penser qu’il serait éthique d’interdire les canulars pour éviter toute forme d’imposture politique. Cependant, à mon sens, le canular peut avoir un rôle bénéfique en nous rappelant que la réalité n’est jamais figée et qu’elle peut toujours être questionnée et reconfigurée. Parce qu’il présente souvent des réalités poétiques (un cachalot dans la Seine, un arbre à spaghettis, ou une équipe de football déguisée en Gaston Lagaffe), le canular nous rappelle que nous avons la capacité de croire à l’impossible, et que cette capacité nous permet également d’imaginer un monde différent. Ce qui ressort des canulars, ce n’est pas seulement la naïveté et le désir, mais aussi la force de l’imagination. Or, cela correspond exactement au fonctionnement de l’utopie. Selon la philosophe Myriam Revault d’Allonnes, ce n’est pas la vérité objective qui est en danger dans l’imposture de la dictature, mais la possibilité même d’imaginer l’utopie. Dans son livre La Faiblesse du vrai, elle affirme : « La fonction de l’imagination utopique consiste à ouvrir le champ des possibles, non pas en opérant un saut vers l’ailleurs, mais en procédant de cet excentrement pour éclairer la société existante ». Le véritable problème ne réside donc pas dans le mensonge ou l’utilisation de l’artifice par les dictateurs, mais plutôt dans la limitation des possibles, l’étouffement de l’imaginaire et la réduction de la réalité à une seule version. Se laisser prendre au jeu des canulars du 1er avril pourrait donc représenter une forme de résistance, en mobilisant une imagination à la fois poétique et critique face aux impostures à une échelle plus grande.

