Le grand méchant loup a-t-il encore sa place ?
Le loup est un animal qui a été perçu comme une figure du danger et de l’inconnu pendant des siècles, comme le souligne la professeure de littérature orale Bernadette Bricout. Selon Charlotte Dekoker, l’idée que « si on le rend sympa aujourd’hui, c’est précisément parce qu’il a longtemps été une figure qui fait peur » illustre la complexité et l’ambivalence de cette figure dans les récits contemporains.
Le loup est de retour en Belgique. Dans certaines régions, sa présence suscite des inquiétudes, notamment chez les éleveurs. Dans d’autres, elle fascine et alimente les discussions sur la cohabitation avec la faune sauvage. Cependant, au-delà de ces préoccupations immédiates, une question plus discrète émerge : quelle place occupe le loup dans notre imaginaire ?
Pendant des siècles, le loup n’a pas seulement été perçu comme un animal, mais plutôt comme une figure symbolique. Il représentait le danger, l’inconnu, et l’imprévu. Comme le souligne la professeure de littérature orale Bernadette Bricout sur Radio France : « Il pouvait faire peur aux bergers […] il est là comme une figure d’une étrangeté inquiétante. Une peur ancienne, nourrie par des croyances et des descriptions parfois très sombres. Dans les textes scientifiques eux-mêmes, le loup était présenté comme un animal ‘désagréable en tout, […] nuisible de son vivant, inutile après sa mort’. »
Aujourd’hui, le loup ne suscite plus exactement les mêmes réactions. Dans la littérature pour enfants, il apparaît souvent comme maladroit, ridicule, et parfois attachant, comme en témoigne le succès du « loup en slip » et d’albums où il renonce à son image de méchant.
Cette évolution s’étend au-delà de la littérature. Dans une publicité française récente qui a fait le tour des réseaux sociaux, le loup est dépeint comme un personnage sensible, presque victime de sa mauvaise réputation. Cela pourrait-il marquer la fin de l’image du grand méchant loup ?
Il est légitime de se poser la question. Charlotte Dekoker, autrice du livre « Tout sauf charmants », affirme : « Si on le rend sympa aujourd’hui, c’est précisément parce qu’il a longtemps été une figure qui fait peur. On continue à jouer avec cette image-là. » En d’autres termes, le loup ne disparaît pas ; il se transforme. « C’est aussi pour ça que ça reste un personnage intéressant, peut-être même plus intéressant qu’un autre animal. »
Le loup n’a jamais été qu’un simple méchant. « Dans les contes, le personnage du loup […] c’est aussi une part sombre avec laquelle on joue, » souligne Charlotte Dekoker. Dans certaines versions anciennes du Petit Chaperon rouge, par exemple, la relation entre la fillette et le loup est plus nuancée, mêlant jeu et défi. « Dans certaines versions, la petite fille joue avec le loup, elle se joue même de lui. Ce n’est pas QUE un méchant, » insiste-t-elle, ajoutant que cette ambivalence contribue à sa force : le loup captive autant qu’il inquiète. « C’est une figure à double tranchant, » conclut-elle.
Derrière cette image, se cache une fonction essentielle. « Les enfants ont besoin d’une figure pour canaliser leur anxiété. Sinon, ça reste de l’angoisse, » explique Bruno Humbeeck, psychopédagogue à l’UMons. Peur de l’abandon, de la solitude, de l’inconnu… Autant d’émotions vagues que le loup permet d’incarner. « Les enfants ont peur naturellement. Et tant que cette peur n’est pas posée sur une figure, elle reste diffuse. »
Et si le loup fonctionne si efficacement, c’est également parce qu’il est intrinsèquement lié à ce qu’il représente. « Déjà, il est carnivore, c’est la première composante pour faire peur. Ensuite, il vit dans les sous-bois, dans les forêts. Il peut donc surgir de n’importe où, » précise le psychopédagogue. De plus, « contrairement à un lion ou à une panthère, le loup est proche, presque familier. Il existe une version domestique du loup. C’est un chien ensauvagé. Ce qui fait peur aux enfants… Ils apprennent très tôt à s’en méfier. »
Cependant, l’objectif n’est pas de susciter la peur sans raison. « Le but, ce n’est pas de cultiver la peur, mais d’apprendre à jouer avec elle, » insiste Bruno Humbeeck. Cela illustre bien le rôle des contes. Dans « Les Trois Petits Cochons », par exemple, le loup finit ridiculisé. Une scène qui amuse les enfants. « Tourner la peur en dérision, c’est très soulageant pour le système mental, » dit le psychopédagogue. « C’est une manière de transformer l’angoisse en quelque chose de maîtrisable. »
Charlotte Dekoker l’explique différemment : « Avoir peur dans un contexte rassurant, comme la lecture, ça permet d’apprivoiser ce sentiment-là. Et même d’y prendre du plaisir. » À condition toutefois que cette peur soit partagée. « La peur du loup doit être partagée, pour ne pas se transformer en angoisse, » ajoute Bruno Humbeeck. « L’idée n’est pas que les enfants entretiennent seuls cette peur du loup. »
Actuellement, les récits pour enfants paraissent plus doux qu’auparavant. « On a aujourd’hui une volonté de préserver les enfants, notamment dans certaines approches éducatives comme la pédagogie positive, » observe Bruno Humbeeck. Cependant, cette tendance n’est pas linéaire. « La littérature jeunesse fonctionne comme un balancier. Il y a des périodes où on protège davantage, et d’autres où on réintroduit des éléments plus anxiogènes. » Dans une société traversée par l’incertitude, les récits évoluent. « On ne peut pas imaginer que les enfants grandissent sans épreuves. »
Charlotte Dekoker nuance cette tendance : « Je ne suis pas sûre que ce soit une mauvaise chose que les histoires soient plus douces aujourd’hui. Les contes anciens étaient certes parfois extrêmement violents, mais ils racontaient aussi des réalités de leur époque. »
Au sein des familles, les parents trouvent leurs propres solutions face à ces changements. Émilie, mère de deux enfants, partage : « Je ne rends pas le loup trop gentil. Je trouve que les enfants ont besoin de ressentir un petit frisson. Mais après, on en parle. » Un équilibre perpétuel entre peur et réassurance.
Alors, le loup est-il en train de disparaître des histoires ? Pour Charlotte Dekoker, la réponse est claire : « Il reste un personnage de conte important. Une figure complexe, une espèce de repoussoir avec lequel on joue. On peut en faire quelque chose de drôle, de touchant, mais il reste chargé de tout cet imaginaire. »
Bruno Humbeeck partage cet avis : malgré les changements, le loup conserve une signification символique forte. « Quelle que soit l’évolution de la relation entre l’homme et le loup, cette peur ne changera pas. Parce qu’il coche toutes les cases de ce qui fait peur à un enfant, » conclut-il.
Entre peur et fascination, danger et jeu, le loup continue d’occuper une place unique. Peut-être moins terrifiant qu’auparavant, mais il ne semble pas près de disparaître des contes. Et si le loup continue d’exercer une fascination, c’est aussi parce qu’il nourrit nos récits. Une réflexion à prolonger dans « Les Petits Papiers », où Régine Dubois reçoit Susie Morgenstern, qui rappelle que « l’adulte réussi est celui qui a conservé sa part d’enfance. »

