Tunisie

Mes Humeurs : désaccord entre l’esprit et l’estomac

Christine Montalbetti a écrit « L’Histoire de Marie-Thérèse », un livre de 208 pages publié par P.O.L, qui décrit une boulangerie-pâtisserie à Trouville fréquentée par des artistes et des écrivains. Marie-Thérèse, à quatre-vingt-quatre ans, est reconnue comme une figure de la côte fleurie, et son histoire, qui commence pendant l’Occupation, évoque un parcours de vie marqué par des rencontres et des événements culturels.

La PresseJe viens de finir un livre d’une douceur captivante, « L’Histoire de Marie-Thérèse » par Christine Montalbetti P.O.L 208 p, qui évoque une boulangerie-pâtisserie normande de grande qualité, prisée par les amateurs de gastronomie comme par les esprits, écrivains et artistes ; un ouvrage à savourer sans modération.

J’ai toujours nourri le désir d’un établissement (restaurant, salon de thé, etc.) à Tunis, qui allierait la qualité de la cuisine à une clientèle cultivée. Un rêve sans lendemain. Cependant, quelques décennies en arrière, il existait des lieux qui nourrissaient à la fois le corps et l’esprit. Aujourd’hui, les seniors résidant dans la capitale en parlent comme d’un lointain souvenir, une madeleine de Proust. Force est de constater que cette génération porte la nostalgie comme une seconde peau.

L’intrigue du roman se déroule à Trouville, où l’on croise une silhouette que l’on croirait tirée d’un texte de Marguerite Duras elle-même ; Marie-Thérèse y gère un salon de thé du nom de Charlotte Corday, où l’écrivaine, voisine, venait s’installer pour commander une quiche et une salade verte.

Marie-Thérèse possède un caractère agréable, elle écoutait et recueillait les paroles, les voix, ainsi que les silences ; Duras parlait, évoquant ses souvenirs, ses obsessions, tandis que l’autre, attentive, répondait à sa manière : en suggérant des lieux, des paysages, des cimetières. Car elle savait, avec une précision délicate, le goût de l’écrivaine pour ces espaces où la mémoire émerge. Ainsi, une complicité s’est établie entre le cimetière de Vauville et cette tombe de granit, inspirant à l’écrivaine La mort du jeune aviateur anglais, faite de différences acceptées : l’une, figure emblématique des lettres, péremptoire et charismatique ; l’autre, humble, épouse d’un pâtissier, mais tout aussi vive, tout aussi habitée.

Le temps s’est écoulé, Duras est partie, laissant derrière elle ses livres et son aura. Et Marie-Thérèse, à son tour, entre dans la lumière. À quatre-vingt-quatre ans, elle devient une figure de la côte fleurie, saluée, reconnue, presque célébrée. Comme si, après avoir longtemps vécu à l’ombre d’une voix célèbre, elle accédait enfin à la sienne. Un livre lui est dédié — celui que Duras, autrefois, l’avait encouragé à écrire. Elle n’en avait ni l’aspiration ni peut-être l’envie. Elle a donc confié son récit à Christine Montalbetti, dont la plume délicate épouse cette existence sans jamais la trahir.

L’histoire est simple, et c’est ce qui la rend touchante. Née prématurée dans une ferme normande pendant l’Occupation, Marie-Thérèse grandit entre les marchés où son père vend des animaux et l’hôtel-restaurant dirigé par sa mère. À dix-huit ans, elle rencontre Michel. L’amour est immédiat, total. Ensemble, ils construisent une vie : une boulangerie, des enfants, puis Paris, avec ses rythmes et ses exigences… enfin Trouville, en 1977, où leur pâtisserie devient un lieu, une adresse, presque une scène. On s’y rend pour les gâteaux, bien sûr, mais aussi pour ce mélange d’humanité et de chaleur qui attire artistes et écrivains comme les gâteaux attirent les enfants (et les adultes).

Ce que raconte Montalbetti, avec une tendresse constante, c’est une transformation. Celle d’une enfant de la terre devenue femme de culture, avide de découvertes, assidue aux cafés philosophiques ainsi qu’aux conférences de géopolitique. Une vie sans éclat manifeste, mais marquée par des rencontres, des fidélités, et une profonde curiosité pour le monde. Une vie qui, grâce à une attention constante et une présence, finit par se transformer elle aussi en une forme de littérature.