Belgique

Patrick Bruel accusé d’agressions sexuelles par deux femmes belges

Le 18 mars dernier, huit femmes françaises accusent Patrick Bruel de violences sexuelles pour des faits qui se seraient déroulés entre 1992 et 2019. Le 24 mars dernier, Karine Viseur décide de porter plainte à l’encontre de Patrick Bruel pour « atteinte à l’intégrité sexuelle ».


Le 18 mars dernier, huit femmes françaises ont accusé Patrick Bruel de violences sexuelles concernant des faits qui auraient eu lieu entre 1992 et 2019. Ces témoignages ont été recueillis par le média d’investigation français Médiapart.

Nous avons décidé d’enquêter du côté de la Belgique. Rapidement, nous avons contacté une femme qui était attachée de presse en 2004 et qui a rencontré Patrick Bruel pour la première fois. À l’époque, il était à Bruxelles pour promouvoir un de ses films, et c’était elle qui s’occupait de l’accompagner toute la journée pour ses interviews. Elle s’est vite rendu compte que l’acteur et chanteur français était particulièrement tactile. « On était à quatre à table à midi pour déjeuner. Et à un moment, je sens les mains de Patrick sur ma cuisse. Dès qu’il pouvait, il essayait d’attraper ma main, de m’approcher un peu trop. »

Aujourd’hui, cette femme accepte de témoigner mais préfère rester anonyme, nous l’appellerons Marie. « Il faut savoir qu’on est en 2004. C’était un peu le monde d’avant, ça arrivait quand même relativement régulièrement ce genre de choses et, en tant qu’attachée de presse, je n’étais pas dans une position pour faire un esclandre, mais j’essaie de garder mes distances au maximum. »

Durant l’après-midi, les interviews se succèdent, et à un moment, Marie se retrouve seule quelques instants avec l’artiste. « Et là, je me rappelle qu’il a essayé de me coincer dans le coin, vraiment de commencer à m’attraper, mais j’ai parlé plus fort et j’ai réussi à ressortir parce que la porte n’était pas loin. »

Selon Marie, ce jour-là, Patrick Bruel était accompagné « d’un employé de chez TF1 International ». Lorsqu’elle sort de la pièce, elle décide d’aller lui parler de l’incident. « Je vais voir l’employé de TF1 International et je lui dis – J’ai des problèmes avec Patrick. Et là, il me répond – Je sais, c’est pour ça que je suis là. Donc techniquement, il avait un chaperon qui suivait pour voir qu’il ne faisait pas trop de bêtises. »

L’homme ne l’aurait alors plus lâchée de la journée. « Il disait qu’il y avait des problèmes partout où Patrick allait et il a spécifiquement aussi dit qu’il essayait d’éviter que Patrick ne récupère les numéros de téléphone de femmes trop jeunes. Enfin, sous-entendu mineures. »

Nous n’avons pas pu vérifier par nous-mêmes ces accusations. Contacté, le groupe TF1 nous dit n’avoir jamais eu connaissance de tels faits. La plupart des équipes actuelles n’étaient pas là en 2004.

Le soir, lorsque Marie rentre chez elle après une longue journée, elle reçoit un appel d’un numéro inconnu, il est minuit. C’était Patrick Bruel. « Il me dit – J’ai passé une tellement magnifique journée avec toi, c’était fantastique, est-ce que tu voudrais prendre le petit-déj avec moi demain matin ? – Je réponds oui mais uniquement dans la salle commune, au rez-de-chaussée, avec tous les autres clients de l’hôtel. Et là, il me raccroche au nez en me disant – Non, ce n’est pas la peine. »

Le lendemain matin, Marie accompagne l’acteur français à la gare. « Il ne m’a pas adressé la parole, il était super fâché et ne m’a pas dit au revoir. »

C’était la première fois que Marie travaillait avec Patrick Bruel. Les mois et les années suivantes, elle nous a confié qu’elle s’est à chaque fois arrangée avec des collègues masculins pour éviter de travailler directement avec lui. Elle ne l’a recroisé que quelques années plus tard.

Peu de temps après la sortie de l’enquête de Médiapart, Karine Viseur a décidé de prendre la parole. Elle était aussi attachée de presse lorsqu’elle a rencontré Patrick Bruel en 2010, lors de la promotion de son film « Sur les cinq doigts de la main ». Karine était alors en charge de l’acteur. Elle a longuement hésité avant de nous accorder son témoignage à visage découvert. « J’ai senti tout de suite qu’il y avait cette envie de draguer, c’est-à-dire qu’il me prend par la taille, il me prend par l’épaule, il me serre contre lui. Je le repousse une fois, deux fois en lui disant de se calmer, mais ça n’a pas suffi. »

C’est en début de soirée que tout dérape pour Karine, lorsque Patrick Bruel est invité au journal télévisé de la RTBF. Quelques minutes avant d’entrer en plateau, Karine se retrouve seule en coulisse avec lui. « À nouveau, il y aura ce besoin pour lui de me toucher, je le sens accolé à moi à ce moment-là, vraiment resserré contre moi avec les mains qui m’en serrent sur le ventre. »

Karine le repousse à nouveau, mais tout dérape lorsqu’elle lui indique le chemin des toilettes. « En tant qu’attachée de presse, on ne laisse pas Patrick Bruel vaquer dans les couloirs de la RTBF tout seul. Je l’accompagne, je l’attends à l’extérieur mais là, il me prend par les bras et il m’emmène dans les toilettes. Et à nouveau, il manifeste son envie de… d’aller de nouveau plus loin. »

Karine ne dira rien le jour même. « Clairement, en fait, on prend tout sur soi à ce moment-là parce qu’il ne faut surtout pas abîmer, entre guillemets, Patrick Bruel. C’était une des premières images qui m’est venue, c’est, voilà, fais attention à ce que tu fais et puis tu ne seras pas crédible, de toute façon, j’étais une jeune attachée de presse, je n’aurais pas été crédible. »

Il aura fallu 24 heures à Karine avant d’être capable de mettre des mots sur la situation : « oui, c’étaient des agressions sexuelles. » C’était la première et dernière fois qu’elle a rencontré Patrick Bruel.

À l’époque, Karine avait 38 ans, elle était attachée de presse depuis trois ans à peine. Marie, elle, avait 28 ans. Deux femmes jeunes qui commencent leur carrière. C’est d’ailleurs l’un des points communs des huit témoignages recueillis : « Ce sont beaucoup des femmes qui lui étaient hiérarchiquement inférieures, comme on dit souvent, des petites mains du milieu de la musique ou de l’industrie du cinéma. Elles dénoncent un abus de pouvoir. Il avait un statut dont il a, disent-elles, abusé. »

Un constat que partage Marie qui a appris par la suite que Patrick Bruel s’était plaint de son comportement : « il a été dire que l’attachée de presse belge était nulle, qu’elle était désagréable. »

Pour Karine, cela va au-delà : « C’est un prédateur en fait. Il a besoin d’avoir une présence féminine. C’est un besoin. Je ne pense pas qu’il y ait une hiérarchie. Plus vous allez résister, plus il va tenter. »

Le 24 mars dernier, Karine Viseur décide de porter plainte contre Patrick Bruel pour « atteinte à l’intégrité sexuelle ». « Je voulais attendre d’avoir la force suffisante parce qu’il faut savoir que c’est beaucoup de négatif que de porter plainte contre une star, je n’en tire rien de positif. »

Mais 16 ans plus tard, les faits sont prescrits. « Moi, je n’ai rien à gagner. Je ne peux qu’aider la France dans leurs dossiers. Je ne peux que grossir, entendre et épauler les cas qui sont encore valides aujourd’hui. »

La plainte de Karine s’ajoute aux deux plaintes françaises en cours, l’une pour viol et l’autre pour agression sexuelle et tentative de viol. « J’entends souvent ‘mais pourquoi avoir attendu autant de temps ?’ Mais parce qu’il y a 16 ans, on n’aurait jamais été entendues. Jamais, jamais. Pas un seul instant, on n’aurait été entendues. C’est grâce à MeToo, que maintenant on est plusieurs et on ose prendre la parole. »

Dans cette enquête, nous avons contacté des hommes et des femmes ayant travaillé de près ou de loin avec l’artiste. Presque tous nous décrivent un homme dragueur qui aime les femmes et peut parfois être insistant, mais peu nous disent avoir assisté à des comportements déplacés.

Mais pour Marie et Karine, le comportement de Patrick Bruel est connu dans le milieu. « C’est le problème justement des personnes de pouvoir. C’est qu’elles créent cette peur qui fait que personne n’ose se plaindre », nous dit Marie avant d’ajouter : « C’est le pouvoir de la star. C’est clair qu’une star, ça vaut beaucoup d’argent dans une production. C’est la star qui va ramener du public en salle, et donc, effectivement, si on a Patrick Bruel en tête d’affiche, c’est clair que le film va avoir plus de succès. Du coup, oui, il y a un peu un stress dans ce secteur. »

Un constat également partagé par Karine : « C’est de notoriété publique. C’est mentir que de dire non. Personne n’ose parler face à cette icône qui est Patrick Bruel. Même dans les médias, avoir Patrick Bruel dans un article, c’est valorisant. Donc, ils doivent avoir peur également professionnellement parlant de perdre un bon client. »

Un autre phénomène nous interpelle lors de notre enquête, celui du soutien que peut recevoir Patrick Bruel de la part de ses fans, notamment sur les réseaux sociaux. Depuis la sortie de l’enquête de Médiapart, une grande partie de ses fans n’y croient pas. On peut lire des commentaires tels que : « Toutes ces femmes étaient certainement bien contentes d’être draguées. Fallait y penser plus tôt si c’était vraiment vrai » ou encore « Avec de si belles paroles dans ses chansons, je ne peux pas le croire ! Ces personnes qui l’accusent ont juste besoin d’argent ! »

Depuis son témoignage dans la presse, Karine reçoit aussi beaucoup de messages de haine de la part des fans de Patrick Bruel. « Ces derniers jours ont été très difficiles. Je pense que ces personnes devraient se dire ‘et si, juste l’espace de quelques instants, et si elle disait la vérité' ».

C’est en partie pour éviter de s’exposer aux critiques que Marie a préféré rester anonyme. « Pour les personnes qui n’ont pas vécu ça, c’est parfois compliqué de comprendre ce qui se passe réellement dans cette relation de pouvoir. Souvent, on m’a dit, – Oui, mais bon, quand même, c’est quand même agréable de se faire draguer par Patrick Bruel – mais ce n’est pas de la drague. C’est du harcèlement. »

Nous avons contacté l’avocat de Patrick Bruel, Christophe Ingrain, concernant ces deux témoignages belges, mais il n’a pas souhaité faire de commentaire.

À ce stade, Patrick Bruel est accusé par dix femmes en France et en Belgique de violences sexuelles. Trois ont porté plainte, dont une pour viol.