Injection esthétique illégale : un médecin souligne le danger après la mort d’une femme à Villeurbanne
Le 20 mars dernier, une femme âgée d’une quarantaine d’années est morte après avoir reçu une injection d’acide hyaluronique et de lidocaïne dans un Airbnb loué à Villeurbanne, près de Lyon. En 2025, l’Ordre des médecins a reçu 213 signalements concernant des actes médicaux et chirurgicaux illégaux à visée esthétique, un record.
Le 20 mars dernier, une femme d’une quarantaine d’années est décédée suite à une injection d’acide hyaluronique et de lidocaïne dans les fesses, effectuée dans un Airbnb loué à Villeurbanne, près de Lyon. L’auteur de cet acte médical dans des conditions douteuses serait une influenceuse connue sur Instagram. C’est la première fois en France qu’une femme meurt liée à une injection esthétique illégale. « Mais il y en aura d’autres. Ça fait des années que les médecins alertent sur le sujet », déclare le Dr Cyrille Devoir, médecin esthétique et urgentiste depuis plus de vingt-cinq ans, cofondateur du Cercle des bonnes pratiques en médecine esthétique.
Dans un entretien accordé à 20 Minutes, il a évoqué ce drame et la montée en puissance des « fake injectors », ces personnes qui prétendent être des médecins esthétiques ou des professionnels de santé qualifiés, mais qui n’ont pas les compétences ni les certifications requises pour pratiquer des injections.
Comment un acte d’injection dans les fesses a-t-il pu entraîner un décès ?
Ce n’est pas la première fois que des complications médicales graves surviennent après de telles injections. En moins de deux mois en 2024, près d’une dizaine de personnes ont été hospitalisées en réanimation pour des problèmes tels que des difficultés à parler ou à avaler, à marcher, à avoir une vision floue ou double, ainsi que des problèmes respiratoires (certaines nécessitant une trachéotomie). Cependant, c’est la première fois, à ma connaissance, qu’un lien direct entre l’injection et le décès d’une personne est établi en France.
Pour expliquer ce qui s’est passé à Villeurbanne, deux hypothèses émergent. La première, et la plus probable, suggère une embolie pulmonaire massive, causée par un embole de produit injecté ou de graisse migré dans une artère pulmonaire, entraînant un arrêt cardiaque. La seconde hypothèse fait état d’une toxicité de la lidocaïne, l’anesthésiant local utilisé, susceptible de provoquer des troubles du rythme cardiaque s’il n’est pas manipulé par un professionnel. Une injection d’acide hyaluronique dans les fesses nécessitant des volumes importants rend l’acte invasif. Un médecin sérieux doit donc opérer dans un environnement chirurgical adéquat, ce qui n’était pas le cas dans un Airbnb.
Pourquoi est-il crucial de prendre le sujet des injections au sérieux ?
Une injection, bien qu’apparaissant superficielle, reste un acte médical nécessitant une technicité que n’importe qui ne peut acquérir. Cela requiert des années d’études (au minimum deux ans et jusqu’à quatre ans après le cursus de médecin généraliste classique) et des connaissances anatomiques approfondies. Dans les mains d’une personne non qualifiée, les conséquences peuvent être désastreuses, surtout si celle-ci n’est pas capable de réagir en cas de complications.
Le problème réside dans le fait que les « fake injectors » ont généralement suivi des formations courtes, souvent en ligne, de deux ou trois heures, croyant ainsi être devenus des spécialistes de la santé. Ils pensent maîtriser l’acte parce qu’ils considèrent une injection comme une simple action de remplir une seringue et d’injecter un produit sous la peau. Toutefois, les risques associés à cette procédure ne leur sont souvent pas expliqués. De plus, ces personnes se procurent des matériels illégalement, car en France, la vente de dispositifs médicaux destinés à la médecine esthétique est fortement réglementée. Ils utilisent alors des produits importés, fréquemment contrefaits, et des patients ont parfois reçu du silicone ou un produit périmé à la place de l’acide hyaluronique, entraînant des maladies chroniques. Le partage ou la réutilisation des seringues accroît aussi le risque de transmission de maladies virales, comme le VIH. En faisant confiance à des comptes sur les réseaux sociaux et en acceptant des injections dans des conditions d’hygiène douteuses, les patients s’exposent à des risques de nécroses, infections graves, embolies ou déformations irréversibles. La pratique est donc dangereuse si elle n’est pas réalisée par un médecin qualifié.
Pour rappeler : une injection n’est jamais anodine. Bien que les décès soient rares, de futurs incidents sont inévitables. C’est le début d’une série de tragédies. Les membres du Cercle avaient averti le ministère en décembre, prédisant : « Vous aurez le premier mort avant cet été. » Ce qui s’est concrétisé le 20 mars.
Ces actes sont-ils de plus en plus fréquents ?
En 2025, l’Ordre des médecins a reçu 213 signalements relatifs à des actes médicaux et chirurgicaux illégaux à visée esthétique, un chiffre record, avec déjà 28 signalements en 2026. En 2024, il y avait eu 128 signalements, contre 123 en 2023 et 62 en 2022. Ce phénomène a pris de l’ampleur depuis un certain temps. Les comptes de « fake injectors » se multiplient sur les réseaux sociaux tels qu’Instagram, TikTok et Snapchat. Ils partagent des photos « avant/après », proposent des tarifs alléchants et parfois se présentent comme des médecins. Les médecins expriment régulièrement leurs inquiétudes, mais la situation est devenue tellement préoccupante qu’elle suscite vraiment des craintes. Chaque jour, dans les cabinets médicaux, les retours de patients victimes de complications témoignent de ces dangers.
Comment en est-on arrivé là ?
Le développement d’Instagram a servi de plateforme pour cette pratique illégale, suivi par TikTok. Il y a dix ans, des cas existaient déjà, mais l’explosion a véritablement eu lieu ces cinq dernières années, et c’est devenu délirant depuis un ou deux ans. C’est exponentiel. Il suffit de se connecter à l’un de ces réseaux pour découvrir des centaines de comptes illégaux en moins d’une heure.
Cette prolifération est alimentée par une forte demande en médecine esthétique, combinée à un manque de médecins sur le territoire français. Souvent, les gens se tournent vers des non-médecins par ignorance ou en raison d’un marketing agressif. Le public touché est principalement composé de jeunes, plus vulnérables et moins conscients des risques. Ces patients sont attirés par des promesses de résultats instantanés, soutenus par des photos avant/après, ainsi que des prix attractifs : environ 200 euros pour une injection dans les lèvres ou le visage, contre 300 à 350 euros en cabinet médical. Ils finissent par consulter un médecin en raison de la mauvaise qualité du travail réalisé par les « fake injectors ». Actuellement, les médecins esthétiques sont submergés par les demandes de patients cherchant à corriger les erreurs commises.
Comment prévenir ces drames ?
Sur les réseaux sociaux, les professionnels de santé essaient également de s’imposer en sensibilisant le public sur ce sujet. Ils soulignent l’importance que toute personne pratiquant des injections soit un médecin, et non un « cosmétologue » ou un « spécialiste de l’esthétique ». Pour garantir cela, il est conseillé de vérifier l’inscription du praticien sur le site de l’Ordre des médecins. De leur côté, les membres du Cercle envisagent de créer un label pour aider les patients à s’assurer que les professionnels respectent une charte garantissant leur santé. Le Cercle travaille également sur l’établissement d’un réseau pour la prise en charge des urgences vasculaires liées aux injectables.
Enfin, les médecins alertent constamment sur l’augmentation des injections illégales, hors du circuit médical, car il existe un vrai danger pour la sécurité des patients. Aux patients, je leur conseille : si l’acte ne se déroule pas dans un cabinet médical fixe, éloignez-vous. Vous courez un danger.
Qu’attendez-vous de l’État ?
J’espère sincèrement que des mesures seront prises. Il est tragique d’attendre la mort d’une femme de 38 ans pour que l’État prenne conscience des dangers liés à la pratique de ces actes par des non-médecins. Actuellement, il n’existe pas seulement un manque de contrôles, il n’y en a aucun. Nimporte qui peut créer un compte sur les réseaux sociaux et offrir ses services. Je rappelle que la médecine esthétique est une véritable discipline, bien qu’elle ait souvent été perçue comme superficielle. Aujourd’hui, elle fait partie intégrante de la santé de la population. Il est donc crucial qu’elle soit prise au sérieux, structurée, avec une chasse aux pratiques illégales et des sanctions sévères de la part de l’État. La réponse actuelle n’est pas à la hauteur.

