Maroc

Camus, un poète qui ne reste pas insensible au vent

Albert Camus évoque dans son discours en Suède prononcé en 1957 que « Je ne puis vivre personnellement sans mon art », soulignant ainsi l’importance de l’art pour l’écrivain. Dans « Le vent à Djémila », il fait l’éloge de la nature, décrivant une expérience sensible où « le vent (…) semblait grandir » et où il s’identifie au vent en affirmant : « je suis ce vent et dans le vent ».


Dans un discours prononcé en Suède en 1957, Albert Camus [1913-1960] évoque le rôle de l’écrivain en tant qu’artiste. Il déclare : « Je ne puis vivre personnellement sans mon art » et précise que « par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent ». Dans « Le vent à Djémila », l’un des essais de Noces, suivi de L’été, Camus exprime sans réserve son admiration pour la nature dans ses multiples aspects : le vent, la pierre, le soleil, la lumière, entre autres. Cet éloge de la nature évoque immédiatement l’image des poètes, musiciens et peintres inspirés. « Le vent à Djémila » est le deuxième essai de Noces, mêlant narration et description, afin de transmettre au mieux les impressions ressenties face à la beauté des paysages méditerranéens. Le titre de ce chapitre suggère que le vent, un élément essentiel de la nature, joue un rôle d’inspiration.

Le vent évoque la liberté, et le choix de ce phénomène naturel préfigure déjà l’autonomie de l’auteur en matière de réflexion et d’expression. Djémila, qui signifie la beauté, amène à faire l’hypothèse que cet endroit incarne également cette beauté : Djémila ou Jamila signifiant « belle » en arabe et en amazigh. Pour Camus, Djémila devient un lieu de mémoire. Il s’avère donc important d’explorer comment le vent à Djémila suscite chez Camus une inspiration poétique, source de réflexion et de pensée éclairée.

L’anthropomorphisme sera abordé, en plus de la lucidité, qualifiée de qualité spirituelle, et la Méditerranée sera comparée à un Occident égoïste, aveuglé par un excès d’intelligence. Dans cet essai, Albert Camus aborde le thème de l’anthropomorphisme, révélateur d’une immersion du spectateur dans le monde. Il accepte le monde tel qu’il est, s’imaginant flâner sous l’emprise de la nature.

Camus invite le lecteur à comprendre qu’il se laisse physiquement porter par ce monde. Dès le premier paragraphe, il démontre son attention pour une description précise des éléments naturels : il perçoit le silence, les cris d’oiseaux, le son d’une flûte, le piétinement des chèvres, les bruits du ciel, entre autres. Cette accumulation de détails crée un effet de mise en valeur de la nature, à travers une surcharge sensorielle.

La description privilégie d’abord l’ouïe, puis la vue, établissant ainsi la singularité de la vision poétique de Camus sur la nature. Cela le conduit à utiliser une hypotypose, figure rhétorique qui donne vie à ses méditations, créant ainsi une représentation réaliste. À travers ce texte descriptif, le lecteur a l’impression de partager les mêmes sentiments éprouvés par Camus à Djémila.

L’auteur exploite également la beauté de son écriture pour créer des effets poétiques. Il utilise des figures de style et un point de vue interne pour transmettre une vision subjective. La description est renforcée par l’imparfait, qui est souvent le temps approprié pour représenter des images visuelles.

Par ailleurs, le « je » s’immerge dans le monde après avoir observé et écouté la nature : « Je me sentais claquer au vent comme une mâture. Creusé par le milieu, les yeux brûlés, les lèvres craquantes, ma peau se desséchait jusqu’à ne plus être mienne ». De même, il se compare au vent, affirmant : « (…) je suis ce vent et dans le vent ». Souligne également sa fusion avec le monde grâce à l’adverbe « jamais » suivi de la négation « ne », indiquant qu’il n’aurait pas ressenti sa présence au monde sans l’expérience du vent à Djémila. Ainsi, cette volonté de s’abandonner au monde renforce la thématique de l’anthropomorphisme, une question centrale dans « Le vent à Djémila ».

L’anthropomorphisme dans le sens camusien confère à l’essai une dimension qui va au-delà d’une vision matérialiste et réaliste. Camus s’efforce de donner vie à Djémila, la décrivant comme un « squelette » et des « ossements » avec des comparaisons évocatrices. Il personnifie le vent, le rendant ainsi plus sensible en utilisant des verbes animés : « le vent (…) semblait grandir », « Il soufflait », « accourait », etc. Ce traitement du vent par Camus est une invitation à percevoir le vent comme une entité digne de respect, tout comme les êtres et objets de ce monde. L’auteur concentre son intérêt sur deux termes : « souffle » et « siffler », pour mettre en avant l’inspiration que lui procure le souffle du vent à Djémila.

L’imparfait, utilisé fréquemment ici, atteste de la continuité de ce souffle d’inspiration en Méditerranée. De plus, le pronom personnel soulignant son implication dans cette expérience affirme qu’il est le récepteur du don du vent. L’idée que l’auteur ne fait pas de distinction entre lui, la pierre et l’olivier illustre leur interconnexion. Camus parvient à exprimer une grande thématique de la philosophie, de l’art et de la poésie : l’idée que tout dans le monde communique.

Parallèlement, Albert Camus partage aussi ses réflexions sur la mort. Alors qu’elle est souvent perçue comme une ouverture vers une vie meilleure par la doxa, Camus la voit comme une fermeture. Cette vision étant, selon lui, une approche lucide de la mort. La pensée dominante fait croire que la mort est un passage vers un monde meilleur, une démarche qui privilégie le futur face au présent. Camus pose la question : « Que signifient ici les mots d’avenir, de mieux-être, de situation ? ». Selon lui, revendiquer l’avenir au détriment du présent, c’est ne pas valoriser la vie, puisque la vie se trouve dans l’instant présent.

Camus affirme que la peur de la mort est encouragée par un moralisme qui fait espérer une grâce dans ce monde et une gloire éternelle ailleurs. Il souligne que la mort n’est pas perçue comme une fin, mais comme un espoir, ce qui, pour lui, est un piège. C’est ainsi que Camus déclare que « ce qui m’étonne toujours, c’est la pauvreté de nos idées sur la mort ».

Pour lui, la mort est « une porte fermée » et « une aventure horrible et sale ». Il exhorte à avoir une vision lucide de la mort, détachée de tout moralisme naïf, et propose une « mort consciente » : « Créer des morts conscientes, c’est diminuer la distance qui nous sépare du monde ». Cette vision lucide de la mort mène à une harmonie avec le monde, comme le souligne Camus en affirmant qu’il ne veut pas mentir sur le sujet et qu’il souhaite porter sa lucidité jusqu’au bout.

En effet, il établit un lien entre le désir de vivre et la jalousie envers ceux qui viendront après lui, bénéficiant des beautés du monde. Cette absence d’espoir, une mort consciente que les jeunes accueillent de bon cœur, est aussi frappante. La jeunesse, affirme-t-il, est le moment où l’on oublie la mort.

La répétition du « je » dans ses réflexions sur la mort illustre une subjectivité affirmée et la liberté de penser sur des thèmes profonds. La vision lucide portée sur la mort est une leçon transmise par Djémila, qui reste un acteur inspirant pour le spectateur attentif. « Mais Djémila…et je sens bien alors que le vrai, le seul progrès de la civilisation, c’est de créer des morts conscientes », rappelle-t-il.

Djémila et la Méditerranée sont pour Camus des symboles de douceur, beauté et lucidité, tandis que l’Occident incarne la violence. « Le vent à Djémila » souligne d’une part l’humanisme méditerranéen et d’autre part la brutalité occidentale. À travers ses expériences, Camus souligne que la Méditerranée représente un lieu d’humanisme tandis que l’Occident est ancré dans une culture de violence.

Il considère la Méditerranée comme un espace d’humanisme, avec Djémila comme exemple. Par cet essai, il rend hommage à ce lieu d’amour et d’humanité, soulignant « cette leçon d’amour et de patience qui peut seule nous conduire au cœur battant du monde ». Ce qui définit Djémila, c’est également la mesure et le silence, essentielles à la beauté. À Djémila, c’est le corps qui doit être valorisé, et la contemplation y est favorisée.

En outre, Camus critique les chrétiens pour leur méchanceté, les qualifiant de conquérants. Il sous-entend que leur « civilisation de sous-officiers » manque de dignité. Il affirme que l’Occident se méprend sur la grandeur, considérant que leur vision est « basse et ridicule ». Pour Camus, la vraie grandeur réside à Djémila, où la beauté et la poésie sont naturellement présentes.

A Djémila, c’est le monde qui agit sur nous. À travers sa vision, Camus montre que l’animisme est présent et vibrant dans son essai, témoignant de sa sensibilité à la nature vivante qui l’entoure. Camus ne néglige jamais son expérience personnelle, ayant vécu les guerres et la colonisation, insérant sa propre vie dans ses réflexions sur la Méditerranée et l’Occident.

En conclusion, « Le vent à Djémila » permet à Camus d’explorer la Méditerranée et son humanité, tout en posant un contraste avec l’Occident. Djémila incarne la beauté et la poésie, alors que l’Occident représente la violence. Camus termine en citant René Char, soulignant l’importance de l’interaction entre la beauté et l’histoire.

**Par Najib Allioui**
*Agrégé de Lettres modernes en 2020 (Rabat) et titulaire d’un doctorat en Sciences du langage en 2025 (Meknès), Maroc.*
*alliouinajib@gmail.com*