Dépression prénatale : « Je ne pleurais pas tout le temps » durant la grossesse
Elise a 30 ans lorsqu’elle tombe enceinte de son premier enfant et fait état d’angoisses terribles durant sa grossesse. Selon Lucie Joly, « 10 à 15 % des femmes enceintes connaîtront un épisode dépressif caractérisé durant leur grossesse ».
Elise a 30 ans lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte de son premier enfant. Mariée à un homme qu’elle aime, bibliothécaire épanouie, elle n’a jamais eu de problèmes de santé mentale. Rien ne laissait présager ce qui allait lui arriver. « Dès le premier mois de grossesse, j’ai eu des angoisses terribles de maladie et de mort. Je pleurais tout le temps. J’avais perdu toute ma joie de vivre. Je n’arrivais plus à fonctionner correctement. »
Dans une société qui glorifie le bonheur associé à la maternité, la dépression prénatale – qui survient avant l’accouchement – demeure souvent un sujet tabou. Pourtant, elle est loin d’être rare. « 10 à 15 % des femmes enceintes connaîtront un épisode dépressif caractérisé durant leur grossesse », souligne Lucie Joly, psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine et enseignante à l’Université Paris Sorbonne. « À la tristesse, à la perte d’intérêt et aux troubles du sommeil et de l’appétit s’ajoutent une forte culpabilité, une dévalorisation, ainsi que de l’anxiété et des difficultés à s’investir dans sa grossesse », détaille la spécialiste en périnatalité.
### Culpabilité et dévalorisation
Bien qu’Elise remplisse presque tous les critères, elle attribuait ses symptômes à sa grossesse et aux hormones. « Beaucoup de femmes minimisent leur souffrance psychique, car il est difficile de distinguer entre les variations d’humeur normales durant la grossesse et les symptômes dépressifs », confirme Anne-Laure Sutter-Dallay, professeure associée à l’Université de Bordeaux et responsable de la filière régionale de psychiatrie périnatale. Elle précise : « C’est l’impact sur le quotidien qui permet de faire la différence. »
Si la dépression prénatale peut toucher n’importe quelle femme, celles ayant des antécédents psychiatriques sont plus vulnérables. Lila*, 40 ans, a toujours connu des fluctuations dans sa santé mentale. En 2018, profitant d’un arrêt maladie lié à un burn-out, elle se lance avec son compagnon dans leur projet de bébé. « Tout le monde me disait que la grossesse était un moment incroyable, qu’on se sentait heureuse grâce aux hormones. »
Dès les premières semaines, son mal-être s’aggrave. « Je ne dormais plus. C’était insupportable. Je voyais le bébé comme un parasite qui grossissait en moi, une ennemie venue me pourrir la vie. J’habitais au quatrième étage et j’avais peur de ce que je pouvais faire. » Lila envisage l’IVG. Après une nuit terrible marquée par des vomissements liés à l’angoisse, elle demande finalement une hospitalisation en psychiatrie. « Je ne savais pas comment j’allais pouvoir tenir neuf mois. » Elle passera les trois premiers mois de sa grossesse à l’hôpital, où elle recevra un diagnostic de trouble bipolaire, expérience qu’elle relate dans sa bande dessinée *Corps à corps – Enceinte et bipolaire* (Editions Steinkis), sortie le 12 mars, illustrée par Claire Paq.
### « La grossesse est un moment de grande vulnérabilité psychique »
« Le risque de décompensation psychiatrique est plus élevé pendant la grossesse », indique Lucie Joly. De significatives modifications hormonales surviennent dans le cerveau de la future mère. « Le taux d’œstrogènes est 10.000 fois supérieur à celui d’autres moments de la vie, rappelle la psychiatre. Des changements dans le cerveau rendent la femme plus susceptible de développer des troubles anxieux et dépressifs. » La spécialiste mentionne que celles ayant une sensibilité hormonale accrue – comme un syndrome prémenstruel fort – sont plus à risque.
La grossesse agit comme un révélateur des troubles psychiques, mais d’autres facteurs y contribuent. Vivre des violences conjugales, faire face à la précarité ou à l’isolement, avoir une grossesse non planifiée ou rencontrer des complications obstétricales augmente la probabilité de souffrir de dépression prénatale.
### Un risque d’accouchement prématuré
Il est essentiel de prendre en charge la dépression prénatale, car « si elle n’est pas traitée, elle peut conduire à une dépression post-partum », met en garde la médecin Joly. Par ailleurs, une mauvaise santé mentale peut nuire au développement de la grossesse. « Si la femme est anxieuse ou dépressive, son taux de cortisol, l’hormone du stress, augmente. On sait que le cortisol a des effets néfastes sur divers paramètres obstétricaux, dit la médecin. Il peut engendrer des retards de croissance intra-utérins et des accouchements prématurés. »
Pour identifier ces situations, il est crucial que les professionnels de santé soient formés. « Aucun professionnel ne m’a jamais demandé comment j’allais », déplore Elise, qui suivait un suivi médical important et était alitée dès son deuxième mois en raison d’un décollement placentaire. « J’ai pris seulement 4 kg pendant ma grossesse. Il était impossible de ne pas voir que j’allais mal », estime-t-elle.
Malgré un entretien prénatal précoce obligatoire en France pour détecter d’éventuelles vulnérabilités de la mère, les statistiques révèlent un manque de prise en charge. « Dans une enquête que nous avons réalisée, seules 25 % des femmes en souffrance interrogées ont eu une consultation concernant leur mal-être, et seulement 10 % ont reçu un traitement », souligne Anne-Laure Sutter-Dallay. Certaines se tournent vers des professionnels du bien-être, souvent coûteux, qui peuvent apporter du soutien, mais pas en cas de pathologie établie. « En conséquence, nous accueillons des femmes tardivement alors que nous aurions pu les aider plus tôt. »
### « Je ne voulais pas que les gens sachent que j’étais en hôpital psychiatrique »
La question du tabou est également primordiale. « La maternité est sacrée dans notre société, et exprimer sa tristesse est souvent incompris », remarquer Elise, désormais présidente de l’association Maman Blues. Lila ressent cela aussi. « Je ne voulais pas que les gens sachent que j’étais en hôpital psychiatrique pendant ma grossesse. J’avais honte et j’ai porté cette honte longtemps. »
Lila a vécu son accouchement comme une libération. « J’ai immédiatement adoré ma fille, et la maternité m’a apporté une immense joie au quotidien. C’était le bonheur, même si je détestais entendre d’autres femmes dire cela à propos de la grossesse. » De son côté, Elise a décompensé dès son retour à la maison. « Je n’arrivais ni à m’occuper de ma fille ni de moi. Je savais que si personne n’intervenait, j’allais mourir. » Elle sera hospitalisée pendant deux mois en psychiatrie.
Malgré tout, elles ont toutes deux souhaité agrandir leur famille. Pour tenter de vivre une grossesse plus sereine, elles ont toutes les deux eu besoin d’une thérapie EMDR. Si la fille de Lila n’est pas encore grande sœur, pour Elise, la seconde grossesse a été beaucoup plus calme. « J’ai eu un autre enfant, je n’ai pas eu de récidive, beaucoup n’ont pas cette chance. »
*Le prénom a été modifié.*

