Maroc

Le patrimoine artisanal sacrifié par la mauvaise gouvernance.

Le 2ème Congrès national des commerçants, des professionnels et des artisans est prévu à Bouznika les 27 et 28 mars 2026. L’artisanat marocain représente près de 20 % de la population active occupée et contribue à environ 7 % du PIB, selon les estimations institutionnelles.


À la veille du deuxième Congrès national des commerçants, des professionnels et des artisans, qui se tiendra à Bouznika les 27 et 28 mars 2026, le contexte politique et organisationnel actuel met en lumière les défis majeurs auxquels ce secteur est confronté. Cet événement représente une occasion significative pour établir un diagnostic clair des secteurs qui constituent un pilier essentiel du tissu économique et social marocain. Il permet également d’initier un débat approfondi sur les défis structurels persistants, d’évaluer les politiques publiques actuelles et d’examiner l’ampleur des dysfonctionnements accumulés dans la gestion du commerce et de l’artisanat, même si ces secteurs continuent d’être affaiblis par une fragilisation sociale croissante et une diminution préoccupante de leur impact économique, malgré un potentiel humain, territorial et patrimonial considérable.

**Un capital patrimonial stratégique, mais sous-exploité**

L’artisanat marocain représente l’un des fondements historiques de l’économie nationale. Ce secteur emploie près de 20 % de la population active, compte plus de 2,4 millions d’artisans et contribue à environ 7 % du PIB, selon les estimations officielles. En outre, il est essentiel pour l’attractivité touristique, l’économie locale et la cohésion sociale. Cependant, ce capital stratégique est aujourd’hui menacé par une contradiction frappante : des capacités immenses face à des performances économiques limitées, un discours officiel optimiste en décalage avec une réalité marquée par la stagnation, la précarité et l’informalisation croissante de l’activité.

**Une gouvernance défaillante et une vision stratégique absente**

Parmi les problèmes majeurs du secteur, on note l’absence d’une vision stratégique intégrée, capable de lier production, formation, financement, protection sociale et accès aux marchés. Les politiques publiques restent fragmentées, peu fréquentes et manquent d’un pilotage basé sur les résultats. Au lieu d’engager une modernisation profonde des chaînes de valeur artisanales, d’accompagner la montée en gamme et de structurer l’export — qui ne représente pas plus de 1 % des exportations nationales — l’action publique a été limitée à des mesures ponctuelles et peu structurant, élargissant ainsi le fossé entre les moyens mobilisés et les résultats obtenus.

**Des budgets publics en hausse, sans effet mesurable**

Les budgets destinés aux organismes responsables de l’encadrement et de la promotion de l’artisanat ont augmenté de manière significative ces dernières années, atteignant plusieurs centaines de millions de dirhams par an. Cependant, cette augmentation budgétaire n’a pas conduit à une amélioration des revenus des artisans — dont la majorité perçoit moins que le SMIG mensuel — ni renforcé la compétitivité des produits artisanaux. Une part substantielle de ces ressources a été consacrée à des salons, événements et déplacements sans mécanismes d’évaluation rigoureux ni indicateurs d’impact économique ou social. Cela entraîne un usage inefficace des fonds publics, en contradiction avec les principes de performance, de transparence et de responsabilité.

**L’artisan, grand oublié des politiques publiques**

Dans cette crise silencieuse, l’artisan reste le maillon le plus vulnérable. Plus de 60 % des artisans travaillent dans l’informel et ne bénéficient pas d’une couverture sociale adéquate, malgré l’annonce de programmes d’intégration progressive. L’accès au financement est marginal, les dispositifs en place étant mal adaptés aux petites unités de production. À cela s’ajoute l’augmentation continue du coût des matières premières, le manque de formation continue et l’absence d’un accompagnement technique durable. Ainsi, malgré les discours sur la « valorisation du capital humain », les artisans restent largement exclus des processus de décision et de conception des politiques sectorielles.

**Une gestion politique confuse et une fuite devant la responsabilité**

D’un point de vue institutionnel, la gestion du secteur se caractérise par une communication abondante mais pauvre en résultats concrets. Le débat public est souvent détourné vers des controverses mineures, au détriment d’une évaluation rigoureuse des politiques mises en œuvre. L’évitement du contrôle parlementaire et l’absence de réponses précises aux préoccupations légitimes quant à l’efficacité de la dépense publique ont contribué à affaiblir la crédibilité des actions gouvernementales et à alimenter un sentiment de défiance parmi les professionnels du secteur.

**Quand la communication supplante le développement**

Le passage à une logique de promotion médiatique, soutenue par les réseaux sociaux et les campagnes d’image, s’est fait au prix d’un abandon progressif des investissements dans le cœur productif du secteur. La promotion ne peut pas constituer une politique en soi. Dissociée de l’organisation de l’offre, de l’amélioration des conditions de production et d’un accès organisé aux marchés nationaux et internationaux, elle devient une illusion communicative qui embellit la façade sans transformer la réalité économique des artisans.

**Une responsabilité politique assumée et une réforme constamment différée**

La situation actuelle de l’artisanat n’est ni due à des circonstances conjoncturelles ni à des accidents. Elle résulte de choix politiques répétés, marqués par l’absence de priorisation réelle du secteur dans le modèle de développement national. Alors que l’artisanat aurait pu être un levier puissant pour la création d’emplois, la réduction des inégalités territoriales et la dynamisation des économies locales, il est resté enfermé dans une logique de gestion minimale et de communication, au détriment d’une réforme structurelle attendue.

**Le Congrès national : Une opportunité pour refonder le projet**

Le deuxième Congrès national des commerçants, des professionnels et des artisans de l’USFP, prévu à Bouznika, est une étape cruciale pour revitaliser l’action collective autour de ces secteurs. Les attentes sont à la fois organisationnelles — renforcement de la représentation, unité des acteurs, capacité de plaidoyer — et professionnelles, à travers l’élaboration d’une vision alternative crédible, basée sur la justice sociale, la bonne gouvernance, une protection sociale effective et l’intégration réelle de l’artisanat dans l’économie productive nationale. L’enjeu dépasse le cadre partisan : il s’agit de transformer les revendications en propositions structurées, capables d’imposer un changement de cap.

L’artisanat marocain ne souffre ni d’un manque de savoir-faire ni d’un appauvrissement patrimonial, mais d’une crise de gouvernance et de choix politiques. Entre un potentiel économique et humain considérable et des politiques publiques à faible impact, ce sont les artisans, les commerçants et les professionnels qui continuent de subir le poids des conséquences. Le deuxième Congrès national représente une occasion précieuse pour poser les vraies questions, rompre avec la gestion superficielle et construire une alternative crédible, à la hauteur des enjeux économiques, sociaux et territoriaux du Maroc d’aujourd’hui.

**Par Mohamed Assouali**
*Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’Union socialiste des forces populaires – Tétouan*