Maroc

11 millions de Marocains ne bénéficient pas d’une aide suffisante.

Près d’un tiers de la population nationale, soit plus de 11 millions de Marocains, bénéficie actuellement d’un soutien social direct. Le taux de chômage national dépasse 13%, tandis que celui des jeunes en milieu urbain avoisine les 35%.


Quand près d’un tiers des citoyens dépend d’un soutien social direct, la question ne se limite pas à un problème social : elle devient profondément politique. Rares sont les gouvernements qui bénéficient d’une majorité aussi large que celle d’Akhannouch. Une telle configuration permet au gouvernement de mettre en œuvre son programme sans avoir à composer avec d’autres acteurs politiques. En d’autres termes, la majorité actuelle a eu, depuis son investiture, toutes les cartes en main pour respecter les engagements pris devant les électeurs.

Cette majorité large et confortable aurait pu être un levier puissant pour initier des réformes économiques profondes et réduire durablement les inégalités sociales. Toutefois, un paradoxe émerge aujourd’hui : alors que l’économie devrait générer davantage d’emplois et d’opportunités, le nombre de bénéficiaires du soutien social direct dépasse désormais 11 millions de Marocains. Ce chiffre interroge la nature même des politiques publiques mises en place : sommes-nous face à une véritable stratégie de lutte contre la pauvreté ou à l’établissement progressif d’un modèle qui se limite à en gérer la logistique ?

Dans les systèmes démocratiques, une majorité parlementaire solide est généralement un atout majeur. Elle offre au gouvernement la possibilité d’adopter des lois structurantes, d’engager des réformes ambitieuses et de conduire des politiques publiques cohérentes dans le temps. Cependant, l’expérience actuelle du gouvernement marocain démontre que la force numérique au Parlement ne suffit pas à engendrer une dynamique de transformation. Malgré une majorité confortable, les résultats économiques et sociaux restent en deçà des attentes d’une grande partie de la population. Ce décalage entre le pouvoir politique affiché et les résultats concrets suscite un sentiment croissant de méfiance quant à la capacité des politiques publiques à améliorer véritablement les conditions de vie des citoyens.

Le programme de soutien social direct est censé être une mesure importante pour accompagner les ménages vulnérables face à la hausse du coût de la vie. Toutefois, les chiffres interpellent. Plus de 11 millions de citoyens dépendent aujourd’hui de ce dispositif, soit près d’un tiers de la population nationale. Les indicateurs du Haut-Commissariat au Plan (HCP) confirment cette fragilité. Le taux de chômage national dépasse 13%, tandis que celui des jeunes en milieu urbain approche les 35%. Parallèlement, la croissance économique reste insuffisante pour absorber la demande croissante de candidats à l’emploi.

Dans une économie dynamique, les programmes d’aide sociale devraient voir le nombre de bénéficiaires diminuer progressivement grâce à l’intégration des populations vulnérables dans l’activité économique. Or, la tendance actuelle semble indiquer le contraire.

Dans les expériences internationales les plus réussies, l’aide sociale est un mécanisme transitoire. Elle accompagne les ménages durant une période difficile avant leur insertion durable sur le marché du travail. Cependant, lorsque des millions de citoyens deviennent durablement dépendants des transferts sociaux, la nature même de la politique sociale devient déformée. L’aide cesse d’être un levier d’émancipation économique et se transforme en un outil de stabilisation sociale. C’est dans ce contexte que certains économistes évoquent le risque d’institutionnalisation de la pauvreté, soit une situation où la précarité est administrée par des dispositifs financiers plutôt que combattue à travers des politiques économiques structurelles.

Le véritable défi réside dans la création d’emplois. Le problème ne se situe pas dans l’existence de politiques de solidarité. Dans toutes les économies modernes, ces dispositifs sont indispensables pour protéger les populations vulnérables. Toutefois, la difficulté apparaît lorsque ces mécanismes deviennent la réponse principale à des déséquilibres économiques profonds. Une économie qui ne crée pas suffisamment d’emplois finira par élargir les politiques d’assistance pour compenser cette incapacité. Selon Bank Al-Maghrib, la croissance économique marocaine oscille ces dernières années entre 3 et 3,5%, un rythme insuffisant pour accueillir les nouveaux entrants sur le marché du travail. Sans une stratégie économique favorisant la création d’emplois, les politiques sociales risquent de devenir des dispositifs permanents de compensation.

Plusieurs pays européens confrontés à de graves crises sociales ont adopté une stratégie différente. Le Portugal et l’Espagne, par exemple, ont mêlé politiques sociales et relance économique. Au Portugal, le taux de chômage est passé de plus de 16% en 2013 à moins de 7% aujourd’hui, grâce à une stratégie qui associe relance économique, soutien aux PME et valorisation du travail. En Espagne, les réformes du marché du travail et les investissements publics ont également contribué à stimuler la création d’emplois et à réduire progressivement la précarité. Ces exemples montrent qu’une politique sociale efficace ne peut être dissociée d’une stratégie économique productive.

À l’approche des élections de 2026, cette question devra être au cœur des débats publics. Les citoyens n’attendent pas seulement des mécanismes de soutien ponctuels ; ils souhaitent des politiques capables d’offrir de réelles perspectives économiques, axées sur l’emploi, la dignité du travail et la réduction des inégalités. Le défi pour les forces progressistes est de proposer une alternative crédible centrée sur la création d’emplois, la justice sociale et la relance de l’économie productive. Dans cet esprit, l’Union socialiste des forces populaires défend, au quotidien, un ensemble d’orientations économiques et sociales visant à remettre le citoyen au centre du modèle de développement.

Parmi ces orientations, on trouve le soutien actif aux petites et moyennes entreprises génératrices d’emplois, la valorisation de l’économie locale et territoriale, le renforcement des politiques industrielles productives, une réforme fiscale pour plus de justice et d’équité, ainsi qu’un investissement massif dans l’éducation, la santé et la formation. Le parti plaide également pour une régionalisation économique plus effective, capable de réduire les inégalités territoriales et d’ouvrir de nouvelles dynamiques de développement dans tout le pays.

L’objectif est clair : passer d’une économie qui compense la précarité à une économie qui crée des opportunités. Une économie capable d’offrir aux jeunes des perspectives d’emploi, de renforcer les classes moyennes et de garantir une véritable justice sociale.

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’Union socialiste des forces populaires – Tétouan