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Bombardements et zone tampon : le sud-Liban subira-t-il le sort de Gaza ?

Au moins neuf personnes ont été tuées dans trois raids israéliens contre des localités du sud du Liban, selon les médias officiels libanais. Depuis la reprise des affrontements le 2 mars, plus de mille personnes ont été tuées et plus d’un million de déplacés, selon les autorités libanaises.


Les bombardements se poursuivent, les frontières deviennent floues et les déclarations se durcissent. Cette nuit de mardi à mercredi, au moins neuf personnes ont été tuées dans trois frappes israéliennes sur des localités du sud du Liban, selon les médias officiels libanais. Israël considère cette région comme un bastion du Hezbollah pro-iranien, tandis que pour les civils, elle devient de plus en plus intenable.

À Nabatiyeh, Aadloun et dans le camp de réfugiés de Mieh Mieh, près de Saïda, les frappes ont causé des morts et des blessés. À Beyrouth, l’armée israélienne a ordonné l’évacuation de sept quartiers de la banlieue sud, autre bastion du Hezbollah. Depuis le début des affrontements le 2 mars, plus de mille personnes ont été tuées et plus d’un million d’individus ont été déplacés, selon les autorités libanaises.

**« Zone de sécurité pour Israël »**

Cependant, au-delà des combats, ce sont les intentions affichées par les responsables israéliens qui suscitent des inquiétudes. Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que l’armée allait établir une « zone de sécurité » dans le sud du Liban, s’étendant jusqu’au fleuve Litani, situé à une trentaine de kilomètres de la frontière.

Il a affirmé que les forces israéliennes « manœuvraient à l’intérieur du territoire libanais pour s’emparer d’une ligne de défense avancée » jusqu’au Litani. Il a également averti que « les centaines de milliers de résidents du sud du Liban qui ont été évacués vers le nord ne retourneront pas au sud du Litani tant que la sécurité des habitants du nord d’Israël ne sera pas assurée. »

Le ton est monté avec le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, qui a évoqué l’annexion de cette zone pour établir le Litani comme la nouvelle frontière nord d’Israël. C’est la première fois que l’État hébreu évoque aussi clairement la possibilité d’un contrôle territorial durable sur une zone représentant près de 10 % de la superficie libanaise. Cette perspective rappelle inévitablement la situation à Gaza : bombardements massifs, déplacements de population, destructions d’infrastructures, et un discours désormais assumé sur un contrôle prolongé.

**Fin de mandat de la FINUL**

Sur le terrain, les affrontements s’intensifient. Le Hezbollah déclare s’opposer à la progression israélienne dans plusieurs localités frontalières et revendique des attaques contre des soldats à al-Qaouzah ainsi que des tirs vers le nord d’Israël. De son côté, Tsahal, l’armée israélienne, resserre son emprise.

Didier Leroy, chercheur à l’Institut royal supérieur de défense, replace cette offensive dans un cadre stratégique plus vaste. Cette partie méridionale du sud-Liban correspond à la zone d’opération de la FINUL (Force intérimaire des Nations-Unies au Liban) entre le fleuve Litani au nord et la ligne bleue onusienne au sud.

La FINUL, présente depuis 1978, a un mandat qui court jusqu’au 31 décembre 2026, avec un retrait progressif prévu au plus tard fin 2027. Cependant, selon Leroy, la bataille actuelle vise aussi à modifier cet équilibre. Il a noté une intervention dans la ville de Rmeich, avec des combats qui durent depuis plusieurs jours. Les soldats israéliens semblent vouloir s’accaparer cette ville à long terme, car elle est d’une grande importance stratégique pour contrôler la zone d’opération de la FINUL que les Israéliens souhaitent vider de ses casques bleus.

**Neutralisation et élections à venir**

Pour Leroy, la logique ne se limite pas à une simple neutralisation ponctuelle du Hezbollah. Comme à Gaza, les infrastructures sont ciblées, avec des ponts détruits, des axes coupés et des quartiers réduits en décombres.

Il décrit une stratégie d’asphyxie progressive. « L’objectif maximaliste, c’est de contrôler cette vaste zone qui correspond à près de 10 % du Liban. D’un point de vue tactique, les Israéliens détruisent certains ponts qui permettaient d’acheminer des combattants pour la milice du Hezbollah. C’est donc un étau qui se resserre sur le Hezbollah. L’armée israélienne a déjà annoncé qu’elle mettrait en place des check-points sur d’autres ponts toujours fonctionnels pour contrôler les passages. »

L’objectif affiché par Israël est sécuritaire : empêcher les tirs de roquettes vers la Galilée et permettre aux habitants du nord d’Israël de rentrer chez eux. Mais il y a aussi des enjeux politiques. « L’objectif, c’est de créer une zone tampon, une grande zone de sécurité pour permettre aux habitants du nord de la Galilée de ne plus revivre l’exode qu’ils ont connu suite aux tirs du Hezbollah après le 7 octobre. N’importe quel Premier ministre en campagne sait qu’il doit présenter un plan pour garantir la sécurité. Car des élections sont prévues en octobre de cette année. Cet enjeu politique explique aussi que les Israéliens poursuivent leurs opérations au sud-Liban pour affaiblir un maximum le Hezbollah », explique Leroy.

**Nouvelle ligne de fracture au Moyen-Orient ?**

La dynamique en cours pourrait transformer durablement le paysage du sud-Liban. Si la zone jusqu’au Litani était consolidée militairement, si le rôle de la FINUL était marginalisé et si les populations déplacées ne pouvaient pas revenir, le territoire passerait progressivement à une configuration de fait : une bande sécuritaire sous contrôle israélien, vidée d’une partie de ses habitants et profondément restructurée.

Un tel scénario établirait un conflit durable, redéfinirait les équilibres régionaux et placerait le Liban face à une érosion supplémentaire de sa souveraineté. Sans décision formelle d’annexion, la réalité sur le terrain pourrait progressivement créer une nouvelle ligne de fracture au Moyen-Orient, aux effets comparables à ceux observés à Gaza.