« Dune » : Internet ne utilise pas l’épopée d’Arrakis pour expliquer la guerre en Iran.
Soixante ans après la sortie du roman, la citation « Celui qui contrôle l’épice contrôle l’univers » connaît un nouveau pic de popularité sur les réseaux sociaux. Selon l’ONG HRANA, la guerre avait déjà causé au moins 3.268 morts rien qu’en Iran et plus de 1.000 morts au Liban selon les autorités du pays.
« Celui qui contrôle l’épice contrôle l’univers ». Six décennies après la publication du roman, l’une des citations les plus emblématiques de Dune connaît un nouvel essor sur les réseaux sociaux. Pour de nombreux internautes, cela ressemble presque parfaitement à la situation actuelle de l’Iran et à son contrôle d’une partie des réserves pétrolières mondiales.
Dans le livre de Frank Herbert, l’épice est la ressource la plus prisée de l’univers, essentielle pour les voyages interstellaires. Le souci, c’est qu’elle n’existe que sur une seule planète, Arrakis. Cela rappelle les enjeux liés à l’or noir. De même, le détroit d’Ormuz, qui est sous le contrôle de l’Iran, confère à cette nation, bien qu’elle soit une « simple » puissance régionale, un pouvoir disproportionné grâce à sa position géographique – à l’image d’Arrakis. Les références abondent. « Celui qui peut détruire une chose est celui qui la possède réellement », affirme Paul Atréides, le « héros » du récit, lorsqu’il menace de faire exploser les réserves d’épice pour asservir la galaxie. Ce parallèle est palpable avec l’Iran qui bloque le détroit d’Ormuz pour exercer une pression sur l’économie mondiale.
De nombreux parallèles établis par Herbert lui-même
Il est à noter que Dune se déroule sur une planète désertique, faisant écho, en partie, à la région du Moyen-Orient, et que les Fremens, habitants d’Arrakis, s’inspirent fortement des cultures arabes, que ce soit par la sonorité de leurs noms, la description de leur apparence ou leur désir d’engager un jihad (noté ainsi dans le livre) galactique. Autre parallèle, les Fremens, peuple profondément religieux, considèrent Paul Atréides comme un élu d’une prophétie, évoquant de nouveau des similarités avec l’Iran et son « régime des mollahs ».

Ces nombreuses similitudes ont engendré de nombreux fils de discussion sur Reddit, des tweets ou des publications sur Instagram. Frank Herbert avait-il planifié le conflit des décennies auparavant ? En réalité, l’auteur américain n’a jamais dissimulé une certaine analogie entre son récit et le pétrole ainsi que le Moyen-Orient, inspiré par les événements des années 1950-1960. Il a même révélé en interview que CHOAM, le cartel intergalactique qui gère l’épice, était une représentation de l’Opep, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, fondée en 1960 à Bagdad, cinq ans avant la parution de Dune. Preuve d’un engouement continu chez Frank Herbert, son premier ouvrage, Le Dragon sous la mer, publié en 1956, traitait déjà de l’exploitation du pétrole, cette fois nommée directement. L’intrigue suit un sous-marin chargé de siphonner des réserves de pétrole dans une zone contrôlée par l’ennemi pour les ramener aux États-Unis.
Dune en Iran, le Seigneur des anneaux en Ukraine
Coup de coïncidence ultime, la sortie de la bande-annonce du troisième volet de l’adaptation de Dune par Denis Villeneuve, ainsi que la campagne pour les Oscars de Timothée Chalamet, qui incarne Paul Atréides à l’écran, a encore mis en lumière le roman, facilitant la comparaison en plein conflit iranien.
« Quand des bouleversements géopolitiques majeurs surviennent, on a tendance à évoquer des références communes où chacun peut se projeter », affirme Alexandre Eyries, enseignant-chercheur HDR en sciences de l’information et de la communication à l’université catholique de l’Ouest.
Dune n’est donc pas le premier roman à être cité dans le cadre de conflits mondiaux. Concernant la guerre en Ukraine, c’est Le Seigneur des anneaux qui est souvent mentionné. Dès le début du conflit, en 2002, le ministre ukrainien de la Défense déclare lors d’un discours officiel que ses troupes « tiendront bon face aux assauts du Mordor », le camp du « mal » selon Tolkien. Les Russes sont fréquemment désignés comme des « orcs », que ce soit par la population ukrainienne, ses dirigeants ou ses militaires dans leurs discours.

Les œuvres de fiction ont cet avantage de présenter souvent un conflit binaire – le bien contre le mal –, permettant ainsi de mieux modéliser les luttes en cours. L’artiste ukrainien Oleg Shupliak a, par exemple, peint en 2022 une grande fresque sur la « bataille contre le Mordor ».
« L’illusion de mieux comprendre le conflit »
De nombreux internautes se posent donc des questions sur X : si l’Iran représente les Fremens, quel rôle joue Donald Trump ? Serait-il l’empereur galactique, que Paul Atréides finit par renverser ? Ou le baron Harkonnen, le grand « méchant » du récit (si ce terme a un sens dans Dune), qui est tué par Paul ? Dans les deux cas, cela n’augure rien de bon pour l’ancien président américain.
« La fiction permet de donner une illusion de compréhension du conflit en offrant une grille d’analyse familière », explique Alexandre Eyries, soulignant que nos connaissances sur la société iranienne, tant sur le plan visuel, géographique que culturel, sont très limitées.
« On va alors trouver une autre société fictive désertique, que l’on connaît et que l’on se représente à travers un film ou un livre, permettant de nous donner une base sur laquelle nous appuyer. On pourrait évoquer Dune comme on aurait pu parler de Lawrence d’Arabie. »
Dangereux écart fictif
Une fois schématisé et « compris », le conflit, filtré à travers le prisme de la fiction, est également mis à distance, « ce qui le rend moins effrayant et semble l’éloigner de notre réalité », précise Alexandre Eyries. Les gouvernements l’ont également parfaitement saisi, produisant des clips de guerre de plus en plus cinématographiques, parfois en utilisant des codes ou des memes de la fiction comme les récentes vidéos de la Maison-Blanche sur les bombardements réels en Iran.
Notre dossier sur la guerre en Iran
Car bien que la stratégie de transposer un conflit réel dans une œuvre de fiction réponde à de nombreux besoins humains, « ce n’est pas sans risque. Cela crée une impression que le conflit est éloigné, sans conséquences réelles, ce qui le déshumanise et nous désensibilise ». Que ce soit pour l’épice ou non, ce mardi, la guerre avait déjà causé au moins 3 268 morts rien qu’en Iran selon l’ONG HRANA, et plus de 1 000 victimes au Liban selon les autorités du pays.

