France

« En France, une immigration diplômée ne doit pas rester sous-utilisée »

En 2023, 52 % des personnes immigrées âgées d’au moins 25 ans étaient diplômées du supérieur, contre 41 % en 2006. Selon Jean-Christophe Dumont, 20 % des médecins hospitaliers en France ont immigré à l’âge adulte, mais ils rencontrent des difficultés d’accès aux professions réglementées.


Il ne reste parfois que l’ironie pour échapper à la tristesse d’une situation. « En Algérie, j’étais technicien informatique, ici je suis technicien de surface », déclare, avec un sourire doux-amer, Aziz, 35 ans. Aujourd’hui, son diplôme « chèrement obtenu » il y a dix ans, appartient au passé. « Je ne me fais plus d’illusion, je ne bosserai jamais sur un ordinateur. » Selon l’Insee, en 2023, 52 % des personnes immigrées âgées d’au moins 25 ans étaient diplômées de l’enseignement supérieur. Ce chiffre était de seulement 41 % en 2006.

Cependant, comme Sélim, cette immigration est trop souvent sous-utilisée en France. Un immigrant diplômé sur trois est déclassé, d’après le Département des statistiques, des études et de la documentation du ministère de l’Intérieur. Bien que presque autant d’immigrés (48 %) arrivent sans diplôme, Jean-Christophe Dumont, économiste à la tête de la division des migrations internationales au sein de l’OCDE, parle « d’une immigration très inégale », particulièrement en France. En effet, 17 % des immigrés adultes y ont un niveau scolaire équivalent à celui du primaire, contre 13 % en moyenne en Europe, nécessitant des moyens spécifiques.

L’immigration est souvent caricaturée, présentée comme étant principalement responsable des métiers de première ligne en tension – comme les serveurs dans l’hôtellerie – voire dévalorisée pour justifier certaines positions politiques. Toutefois, le pays accueille en réalité de nombreux médecins, ingénieurs et techniciens.

### Des emplois précaires au lieu de correspondre aux diplômes

Comment expliquer cet écart entre diplôme et emploi ? La politique d’attribution des titres de séjour exige de trouver un emploi rapidement, ce qui pousse les immigrants à accepter des postes bien en dessous de leur niveau de formation, renforçant ce déclassement, selon Pauline Valot, sociologue spécialisée en immigration à l’Université de Bourgogne. Les institutions européennes, en se basant sur l’OCDE, « ont une vision des « highly skilled migrants » assez déconnectée », ajoute-t-elle. Par exemple, la Carte bleue européenne, qui permet d’exercer une activité professionnelle et de séjourner en France sans autorisation de travail, nécessite un salaire de 60.000 euros brut par an, « une exigence beaucoup trop forte ».

Sans cette carte, « c’est soit un emploi, soit l’expulsion », affirme Housnia, qui travaille maintenant dans la petite enfance, malgré son statut d’ingénieur à Tunis. « J’ai déposé mon CV partout et j’ai accepté les seules réponses que j’ai reçues. » Sélim partage une expérience similaire : « Je me suis dit que ce serait provisoire, qu’il ne fallait pas faire la fine bouche. » La réalité du marché du travail se révèle alors difficile. La règle est claire : plus le temps passe depuis l’obtention du diplôme, moins sa valeur est reconnue. « Qui va s’intéresser à un diplôme datant de 2015, et algérien de surcroît ? »

### Une « stabilisation » plutôt qu’une « progression »

Pauline Vallot observe « une stabilisation », plus qu’une réelle progression, après le premier emploi. « Après avoir pris un travail peu qualifié, rares sont les personnes qui parviennent à accéder à des emplois correspondant à leur diplôme ou au statut de cadre. » Il est tout aussi rare de retrouver ceux qui réussissent à revenir à leur spécialité de formation, évoluant plutôt dans le secteur de leur premier emploi. Par exemple, dans le secteur de la petite enfance, les immigrées commencent généralement par un emploi d’auxiliaire en puériculture, passent un CAP, puis obtiennent une validation des acquis de l’expérience (VAE).

Le fait qu’une personne immigrée doive faire ses preuves sur le marché du travail local peut être compris, justifie Ekrame Boubtane, docteure en économie à l’université Panthéon Sorbonne et spécialiste des migrations internationales. « Cependant, lorsque des obstacles persistent malgré l’expérience acquise dans le pays, alors même que des besoins existent, cela pose un vrai problème. L’enjeu est donc de trouver un juste équilibre : s’assurer de la transférabilité des qualifications acquises à l’étranger, sans gaspiller un capital humain dont on a besoin dans plusieurs secteurs. »

### Des professions qualifiées déjà consolidées

Certaines professions qualifiées et en tension reçoivent déjà un renfort important d’immigrés. En France, 20 % des médecins hospitaliers ont immigré à l’âge adulte, selon l’enquête Emploi de l’Insee. Pourtant, même dans des métiers où la demande est forte, les obstacles restent nombreux. « Ils travaillent avec des statuts beaucoup plus précaires, n’ont pas accès à l’Ordre des médecins qui exige une nationalité européenne et ne peuvent pas être généralistes sauf s’ils sont européens et détiennent un diplôme européen », constate Pauline Vallot. De même, pour devenir enseignant titulaire, il faut être originaire de l’Union européenne.

Jean-Christophe Dumont souligne trois difficultés majeures pour les immigrés qualifiés :
– La personne a le bon diplôme mais ne parle pas assez bien français.
– Le diplôme n’est pas reconnu en France par certaines professions réglementées ou sa valeur est jugée difficilement estimable.
– Un manque de réseau au départ après le diplôme.

### « Faire mieux »

L’Europe a mis en place le cadre européen des certifications (CEC), qui vise à rendre les qualifications nationales plus compréhensibles et comparables, mais « le site est cruellement sous-dimensionné et sans information centralisée ».

« Il est faux de dire que la France ne fait rien, mais il reste du travail », conclut l’expert. Une chose est certaine, au vu des besoins en France : « gâcher » les diplômes des immigrés n’est pas une solution durable, souligne Ekrame Boubtane. Elle insiste : « Avoir des personnes bien formées pour occuper des emplois qualifiés est un enjeu central, pour répondre aux tensions observées sur le marché du travail et pour soutenir la croissance potentielle. » Cette question risque d’être de nouveau un angle mort des débats à l’approche de la présidentielle.