France

Mort de Jospin : la défaite de 2002, une « injustice » ?

Lionel Jospin est mort dimanche à l’âge de 88 ans. Le 21 avril 2002, le candidat socialiste est éliminé dès le premier tour de la présidentielle, au détriment de Jacques Chirac et de Jean-Marie Le Pen.

La gauche perd l’une de ses grandes figures. Lionel Jospin est décédé dimanche à l’âge de 88 ans. L’ancien Premier ministre socialiste, qui a dirigé le pays avec la « gauche plurielle » entre 1997 et 2002, sera sans doute surtout rappelé comme l’homme d’une défaite cinglante. Le 21 avril 2002, le candidat socialiste est écarté dès le premier tour de la présidentielle, battu par Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. « Une défaite lourde, injuste et cruelle », a déclaré François Hollande, alors Premier secrétaire du PS. Cette débâcle, qui a mis un terme à une longue carrière politique au sein du PS dans le sillage de François Mitterrand, était-elle pour autant « injuste » ?

« Pas à la hauteur de son bilan »

Alors que l’extrême droite accède pour la première fois au second tour de la présidentielle, Lionel Jospin annonce son retrait avec une phrase mémorable : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique ». « C’était un coup de tonnerre, un coup de foudre, tout le monde s’en souvient », souligne encore aujourd’hui Patrick Kanner. « Malgré un bilan remarquable, il n’a pas échappé à la malédiction des Premiers ministres », ajoute le patron du groupe PS au Sénat. Cinq ans auparavant, Lionel Jospin avait pris les rênes de Matignon à la tête d’une majorité de gauche plurielle, regroupant socialistes, communistes et écologistes, suite à une victoire surprise aux législatives provoquées par l’improbable dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Jacques Chirac.

« Cette défaite était injuste car elle ne reflétait pas la transformation du pays qui avait été réalisée. Jospin, c’est l’artisan des 35 heures, le chef de la dream team qui a redressé l’économie, avec la baisse du chômage et les emplois jeunes, c’est la couverture maladie universelle (CMU) et aussi le PACS », énumère Arthur Delaporte, député PS du Calvados.

Fier de ce bilan, le candidat socialiste n’envisage pas un instant d’être éliminé au soir du premier tour. Il éclate de rire lorsqu’un journaliste évoque cette hypothèse, quatre jours avant le scrutin alors que le leader du FN progresse dans les sondages : « J’ai une imagination normale, mais quand même tempérée par la raison ! » « Il se voyait déjà en duel face à Chirac, et gagnant. Il avait trop le nez dans le guidon pour prendre le recul nécessaire, en particulier face à l’éparpillement des candidatures de gauche », précise Kanner, alors que sept autres candidats de gauche sont en lice.

Une campagne ratée

Sûr de lui, Lionel Jospin conduit une campagne étrange, lancée tardivement, à la fin février, par un simple fax envoyé à l’AFP. Il est bousculé par l’émergence de thématiques sécuritaires et apparaît comme rigide face au « bon vivant » Jacques Chirac. « Il a commis des erreurs, en affirmant que son programme n’était pas socialiste. Pendant la campagne, il n’avait pas l’image d’une personne plaisante, comme il se qualifiait lui-même :  »je suis un rigide qui évolue, un austère qui se marre et un protestant athée » », assure Arthur Delaporte.

A quelques semaines du premier tour, il commet une autre erreur en qualifiant Jacques Chirac d’homme « usé, fatigué, vieilli ». « C’est une défaite quelque peu injuste pour lui, mais elle n’est pas sans fondement », affirme Laurent Baumel, député PS d’Indre-et-Loire, co-auteur d’un ouvrage sur cette défaite*. « Il y avait alors une sous-estimation des socialistes sur la question du pouvoir d’achat, et sur toutes les attentes sociales qui donneront plus tard naissance aux gilets jaunes », dit-il.

Une défaite et des regrets

Vingt-quatre ans après, la défaite continue de hanter la gauche. « Ça a été un tournant de la vie politique récente. Si Jospin avait été élu, nous serions entrés dans la logique des démocraties voisines à l’époque, avec Tony Blair en Angleterre ou Gerhard Schröder en Allemagne, qui ont pu exercer plusieurs mandats », indique Laurent Baumel. « Nous aurions peut-être évité le sentiment de  »rien ne marche et le RN, nous ne l’avons jamais essayé » », ajoute-t-il. « Il est toujours facile de réécrire l’histoire, mais s’il avait remporté la présidentielle, je pense que l’avenir de la gauche aurait été différent. Nous aurions pu poursuivre l’œuvre de transformation et montrer que la gauche changeait la vie des gens », abonde Delaporte.

La défaite de 2002 a-t-elle influencé la montée du Rassemblement national, que plus personne n’imagine maintenant absent du second tour de la présidentielle ? « Bonne question, mais j’ai l’impression que la montée des populismes d’extrême droite, tout comme de gauche radicale, correspond à une époque de profondes fractures », nuance Romain Eskenazi, député PS du Val-d’Oise.

« Il est évident que la qualification de Jean-Marie Le Pen a changé la donne, mais les défaites sont toujours perçues comme injustes par ceux qui les subissent », philosophe Patrick Kanner. Et pour Jospin ? Le sénateur ajoute : « La défaite était terrible pour le PS, mais j’ai l’impression qu’elle l’a transfiguré, qu’elle l’a en quelque sorte encore amplifié ».