Les demeures de la Médina : un pouvoir et une mémoire préservés
Dar Daouletli, situé dans les ruelles de la Médina de Tunis, abrite depuis 1934 l’Institut Al-Rachidi de musique tunisienne, visant à préserver le patrimoine musical tunisien authentique. Le palais, classé monument historique le 19 octobre 1992, a été restauré à la fin des années 1990 pour maintenir l’intégrité de ses structures.

De la rigueur et du pouvoir de Dar Daouletli à la magie du Malouf de Dar Rachidia, cœur battant du patrimoine tunisien.
Situé dans les ruelles historiques de la Médina de Tunis, à proximité de la place de la Kasbah et de la célèbre rue Sidi Ben Arous, se trouve Dar Daouletli. Ce palais remarquable, construit sous la dynastie des ottomans mouradites, héberge depuis 1934 l’Institut Al-Rachidi de musique tunisienne, communément appelé Dar Rachidia. Cette institution patrimoniale est chargée de préserver et de promouvoir le véritable patrimoine musical tunisien.
Ce palais est non seulement une œuvre architecturale exceptionnelle, mais aussi un témoin essentiel des évolutions politiques et culturelles de la Tunisie. Autrefois, ses murs accueillaient l’autorité du Dey, tandis qu’ils résonnent aujourd’hui des mélodies traditionnelles de la Rachidia, institution gardienne du patrimoine musical tunisien.
L’énigme du nom : Le « Daoulatli » ou l’Homme d’Etat
Le nom du palais provient du titre turc Dolatli (ou Devletli), issu du mot arabe Dawla (État). Comme l’indique l’historien Abdelaziz Daoulatli à l’agence TAP, ce titre était attribué au Dey, le plus haut responsable de la Régence de Tunis. À l’origine, le terme « Dey » signifie « oncle maternel » en turc, symbolisant protection. À Tunis et Alger, ce titre a évolué pour désigner le chef militaire et administratif chargé de la sécurité et de la justice.
Le palais constituait un centre névralgique du pouvoir urbain, où le Daoulatli exerçait ses prérogatives, supervisant une force de police composée de nombreux Hambas (gardes) et de Qabtobjis, membres des forces de sécurité de l’époque. L’histoire se rappelle notamment d’Abou Al-Abbas Ahmed Agha, ancêtre du Dr Daoulatli, qui a été nommé Bach-Hamba puis Dey de Tunis par Mahmoud Bey après avoir réprimé la révolte des janissaires en 1816.
Un emplacement stratégique au cœur du pouvoir
Le choix de l’emplacement de Dar Daouletli, dans le quartier de la Driba, est stratégique. Sa proximité de la Kasbah et de la Grande Mosquée Zitouna souligne son importance institutionnelle. L’architecte et chercheur au CNRS Jacques Revault, dans son livre référent Palais et demeures de Tunis (XVIIIe et XIXe siècles), confirme que ce quartier représentait l’épicentre de l’aristocratie à Tunis. Le long de la rue Sidi Ben Arous étaient érigées les demeures de hauts dignitaires turcs, d’oulémas et d’officiers. Dar Daouletli symbolisait une entrée dans un quartier d’élite, conçu pour refléter la puissance et la distinction sociale de ses occupants.
Une architecture duale : entre résidence et tribunal
La singularité de Dar Daouletli réside dans sa structure hybride, mêlant vie privée et fonctions publiques. Le complexe se divise en deux sections distinctes. La saraya est l’espace de vie, construit selon le modèle classique des palais tunisois. On y accède par une skifa (entrée en chicane) menant à un patio (west eddar) spacieux. Ce patio se distingue par ses trois portiques soutenus par des colonnes de marbre aux chapiteaux variés, alliant influences hispano-mauresques et italiennes.
La driba ou vestibule judiciaire abritait autrefois le tribunal et la prison. Les cellules de détention se situaient au rez-de-chaussée, dans des couloirs voûtés, tandis qu’au premier étage, le Daoulatli siégeait pour rendre justice. Cette dualité architecturale permettait à l’homme de pouvoir de passer instantanément de son rôle privé à celui de juge suprême, renforçant ainsi sa stature symbolique dans la ville.
Le raffinement des arts décoratifs
Malgré son rôle initial de sécurité, le palais est un véritable bijou d’ornementation. L’utilisation de calcaire noble (kadhal) et de marbre blanc témoigne du prestige du lieu. Les murs sont ornés de panneaux de céramique de Qallaline, présentant des motifs floraux et géométriques colorés. Les plafonds en bois peint et les plâtres sculptés (naqch hadid) ajoutent une touche esthétique sophistiquée.
Ces éléments illustrent le croisement culturel de l’époque husseïnite et mouradite, où l’esthétique ottomane s’associait harmonieusement avec les traditions andalouses et les influences méditerranéennes.
On trouve également une salle de réception somptueuse, agencée selon le plan traditionnel en « T » avec des maqsouras (alcôves) latérales.
La métamorphose : du glaive à la lyre
Un tournant majeur s’opère en 1934. Alors que le palais perdait ses fonctions politiques avec la modernisation de l’État, il devient le siège de l’association de La Rachidia, aussi connue sous le nom d’Institut Al-Rachidi de musique.
Sous l’impulsion de figures comme Mustapha Kaâk, président de l’Association des anciens du collège Sadiki et de la Rachidia et Grand Vizir (premier ministre) de 1947 à 1950 sous le règne de Mohamed Lamine Bey, le palais entame une nouvelle existence.
Les anciennes cellules et salles d’audience se transforment en salles de répétition et d’enseignement du Malouf et des T’aboue’s (modes musicaux tunisiens). Aujourd’hui, le palais constitue le cœur vibrant de la vie culturelle de la Médina, accueillant le Festival Tarnimet de La Rachidia chaque mois de Ramadan.
Un monument classé pour l’éternité
Considéré pour sa valeur exceptionnelle, le palais a été classé monument historique le 19 octobre 1992. Des travaux de restauration ont été entrepris à la fin des années 1990 afin de préserver l’intégrité de ses structures.
Anis Sghaier, président de l’Institut Al-Rachidi de musique, affirme que de nouveaux projets de rénovation sont envisagés pour maintenir le prestige de cet édifice. Dar Daouletli demeure ainsi un symbole de résilience, un lieu ayant su transformer son héritage de pouvoir en sanctuaire de beauté et d’identité musicale tunisienne, garantissant la transmission des traditions aux générations futures.
En effet, en plus des espaces d’habitation et de réception, le palais comprenait d’autres installations liées à la vie quotidienne, telles que la cuisine et les salles de stockage, ainsi qu’un puits et une citerne pour la collecte de l’eau. Des installations réservées aux domestiques témoignent également de l’ampleur du palais et du statut de ses occupants dans la société.
D’un siège du pouvoir en un espace culturel
Cependant, l’aspect le plus particulier de Dar Daouletli, comme le remarque Jacques Revault, se trouve dans la cour qui gérait le tribunal et la prison. Les cellules étaient aménagées au sous-sol, disposées autour de couloirs étroits
aux plafonds voûtés (coupole) laissant entrer un peu de lumière et d’air. Le premier étage abritait la salle d’audience où le Daoulatli tenait ses séances.
Revault souligne dans son ouvrage Palais et demeures de Tunis (XVIIIe et XIXe siècles) que la conception de cette salle assurait un lien direct entre l’espace du tribunal et la prison, les prisonniers étant conduits depuis leurs cellules par un couloir spécial vers la cour intérieure avant de comparaître devant le tribunal. Il ajoute que la salle a été conçue « de manière à ce que le Daoulatli soit assis en hauteur, dans un espace donnant sur la cour, ce qui lui confère une position symbolique reflétant l’autorité judiciaire et le pouvoir ».
Il dépeint un tableau des audiences, au cours desquelles le dignitaire s’asseyait dans la salle, entouré de décorations en céramique, tandis que les accusés étaient amenés devant lui pour être jugés. Depuis les fenêtres de la salle, il pouvait apercevoir des pans de la Médina et ses minarets. Avec le temps et l’évolution des régimes, le palais a perdu ses fonctions politiques et judiciaires.
Cependant, au début du XXe siècle, ce bâtiment a subi de nouvelles transformations de ses fonctions, devenant, à partir des années 1960, le siège de l’Association Rachidienne sous la présidence de Mustapha Kaâk, deuxième président de la Rachidia (1941-1965) fondée en 1934 pour préserver et documenter la musique traditionnelle tunisienne.
Depuis lors, Dar Daouletli a basculé d’un siège du pouvoir et de la justice à une plateforme culturelle pour que le Malouf tunisien demeure le gardien vivant du patrimoine ancestral.
(Lassaâd MAHMOUDI-TAP)

