Maroc

Le paradoxe Jouahri : une magie qui ne s’explique pas !

Abdellatif Jouahri, gouverneur de Bank Al-Maghrib, a annoncé que le Maroc pourrait réactiver la ligne de crédit modulable du FMI si le prix du pétrole franchit le seuil des 120 dollars. En avril 2023, le FMI a approuvé un accord de deux ans au titre de la LCM pour environ 5 milliards de dollars, sans conditionnalité a posteriori.


« Si les prix augmentent et si la pression pèse sur notre réserve de devises, prévue pour 6 mois, nous pourrons réactiver, comme en 2020, le recours à la ligne de crédit modulable assurée par le FMI et nous l’envisagerons au moment où le pétrole franchira le seuil des 120 dollars… J’envoie un mail au FMI et je tire 5 milliards de dollars immédiatement car nos fondamentaux économiques sont bons et solides ». C’est dans cette perspective qu’Abdellatif Jouahri, gouverneur de Bank Al-Maghrib, projette de faire face aux conséquences du conflit au Moyen-Orient. Cependant, la situation demeure particulièrement complexe. Analyse.

Le paradoxe Jouahri : une confiance fondée mais trompeusement rassurante

La déclaration de Jouahri lors de sa dernière conférence de presse sur le recours facilité à la ligne de crédit modulable (LCM) du FMI — « j’envoie un mail et je tire 5 milliards de dollars » — résume bien la position d’un banquier central qui, techniquement, semble à l’aise, mais qui communique avec un degré de sérénité que la réalité socioéconomique ne justifie pas complètement.

D’un point de vue technique, Jouahri a raison. Le FMI a effectivement approuvé en avril 2023 un accord de deux ans via la LCM pour environ 5 milliards de dollars, sans conditionnalité a posteriori. Un nouvel accord de LCM de 4,5 milliards a été approuvé en avril 2025, montant légèrement inférieur, illustrant une stratégie de sortie graduelle désirée par les autorités marocaines. La mécanique existe et fonctionne.

Cependant, cette mécanique ne doit pas masquer une réalité plus complexe, centrée autour de trois tensions structurelles simultanées : l’endettement en hausse, l’inflation qui mine le pouvoir d’achat, et un dialogue social toujours tendu.

L’endettement : une trajectoire préoccupante

La dette publique du Maroc est évaluée à environ 69,7 % du PIB en 2023, contre 71,5 % en 2022, après avoir atteint un pic lors de la crise Covid. Le déficit budgétaire a certes connu une certaine amélioration, se réduisant de 5,2 % du PIB en 2022 à 4,7 % en 2023, grâce à des recettes budgétaires plus robustes et des subventions moindres. Bien qu’il s’agisse de signaux positifs, cela reste insuffisant pour conclure à une trajectoire maîtrisée.

Le véritable problème ne réside pas seulement dans le montant de la dette, mais aussi dans son flux. Chaque recours à la LCM — même préventif — s’inscrit dans une logique d’endettement extérieur qui continue de s’accumuler. Le Maroc doit maintenir une accessibilité à des financements extérieurs élevés, à faible coût et à long terme pour réaliser son modèle de développement, signifiant que la croissance marocaine demeure structurellement dépendante de la dette externe.

Un choc pétrolier prolongé — comme le seuil de 120 dollars évoqué par Jouahri — ne conduirait pas à un recours ponctuel au FMI, mais à un recours structurel, aggravant mécaniquement le ratio d’endettement au moment où les marges budgétaires seraient les plus sollicitées par la demande sociale.

L’inflation : une accalmie trompeuse en 2024–2025

Le retournement conjoncturel de l’inflation en 2024–2025 doit être interprété avec prudence. En 2024, l’inflation a nettement diminué, se chiffrant autour de 0,9 %, après avoir atteint 6,1 % en 2023, grâce au recul de l’inflation alimentaire selon le HCP. Le Maroc a même enregistré deux mois consécutifs de déflation à la fin de 2025, avec les prix alimentaires affichant des baisses significatives depuis 2021.

Ces chiffres peuvent sembler rassurants. Cependant, ils ne mesurent pas l’inflation cumulée. Le taux d’inflation cumulé au Maroc a franchi les 15 %, un niveau qui a annulé toutes les augmentations salariales des cycles de dialogue social précédents. Ce que les chiffres mensuels décrivent comme une désinflation, les ménages en font l’expérience comme une confirmation de leur appauvrissement, les prix ne diminuant pas mais augmentant moins rapidement.

Selon un sondage de l’Institut Sunergia, 83 % des Marocains ont exprimé des craintes face à la hausse des prix des denrées alimentaires et des produits essentiels. Le prix du gaz butane a ainsi grimpé de 40 à 50 dirhams en avril 2024, illustrant le début d’une réduction des subventions par l’État. Pour les couches populaires, dont le budget alimentaire représente souvent 50 à 60 % des dépenses totales, cette désinflation statistique ne se traduit pas par un réel soulagement.

Le dialogue social : des avancées réelles sur fond de tensions persistantes

La session d’avril 2025 a conduit à des résultats concrets. Le gouvernement s’est engagé à verser la seconde tranche d’augmentation de 500 dirhams en juillet 2025 dans la fonction publique, et à augmenter le SMIG de 5 % en janvier 2026 dans le secteur privé, tout en lançant une réforme des retraites via une commission nationale. Une enveloppe de 45 milliards de dirhams sur deux ans a été allouée pour accompagner ces hausses salariales, bénéficiant à plus d’un million de fonctionnaires.

Néanmoins, ces avancées ne dissipent pas un malaise persistant. Dès le début de la session d’avril 2025, certains syndicats, notamment la CDT, ont manifesté contre le non-respect de la périodicité du dialogue social, appelant à sa consécration par la tenue de deux rounds annuels, comme convenu dans les anciens accords. L’UNTM a dénoncé la « surdité organisée » du gouvernement face aux revendications, affirmant que le dialogue sectoriel est devenu une simple mise en scène sans résultats concrets.

Les syndicats estiment que les augmentations salariales obtenues ont été complètement annulées par l’augmentation rapide des prix : les acquis sont devenus inopérants, tandis que le gouvernement continue d’ignorer les demandes de nouvelles augmentations. La contradiction est évidente et irréfutable : le salaire mensuel moyen net dans la fonction publique passera de 8.237 dirhams en 2021 à 10.100 dirhams d’ici 2026 — une augmentation nominale qui reste inférieure au taux d’inflation cumulé depuis 2021.

La guerre contre l’Iran comme multiplicateur de risques

C’est dans ce contexte déjà fragile que le conflit impliquant l’Iran — et son impact sur le marché pétrolier mondial — introduit un facteur de stress exogène potentiellement dévastateur. Le Maroc importe plus de 95 % de ses besoins énergétiques, n’ayant plus de raffinerie opérationnelle depuis la fermeture de la Samir en 2015. Une interruption, même partielle, du détroit d’Ormuz — par lequel transitent 20 % des approvisionnements pétroliers mondiaux — ferait grimper le baril au-delà du seuil des 120 dollars mentionné par Jouahri, entraînant une série de pressions : augmentation du coût du transport, de l’alimentation, de l’industrie, et surtout du gaz butane dont la subvention pèse déjà lourdement sur les finances publiques.

Dans ce scénario, le gouvernement se retrouverait dans une situation délicate, sans bonne option : soit absorber le choc par la subvention et creuser un déficit déjà sous pression, soit le répercuter sur des ménages dont le pouvoir d’achat a déjà été considérablement affecté par une inflation apparemment illimitée.

Verdict d’ensemble : une résilience gérée, une vulnérabilité structurelle

L’analyse de ces trois dimensions — endettement, inflation, dialogue social — brosse le portrait d’une économie qui gère habilement ses contraintes sans les résoudre. La LCM du FMI est une véritable bouée de sauvetage, mais c’est un filet qui ne se reconstruit pas automatiquement entre deux usages. Les hausses salariales sont réelles, mais insuffisantes face à l’inflation cumulée. Tant que le dialogue social demeurera un instrument de gestion politique des tensions sociales plutôt qu’un véritable mécanisme de redistribution des gains de productivité, les cycles de promesses non tenues se reproduiront, peu importe la couleur politique du gouvernement en place.

La formule de Jouahri met en lumière une vérité partielle : le Maroc peut amortir un choc. Mais elle dissimule une vérité plus inquiétante : chaque amortissement réduit la capacité d’en absorber le suivant, dans un pays où les travailleurs n’ont déjà plus de marge et où un conflit régional pourrait transformer une vulnérabilité apparente en crise sociale ouverte.

Hassan Bentaleb