Alliances et marchandages avant le 2e tour : « Les candidats contrôlent les appareils politiques »
À Paris, Rachida Dati et Emmanuel Grégoire sont engagés dans un affrontement personnel, le candidat socialiste accusant sa rivale de l’avoir insulté. Selon Pierre Mathiot, “les municipales […] sont une préparation de cette élection” présidentielle qui aura lieu en 2027.
La campagne entre les deux tours des élections municipales françaises est loin d’être paisible. À Paris, en plus des désistements en faveur de Rachida Dati, la confrontation entre elle et Emmanuel Grégoire a pris une tournure personnelle. Le candidat socialiste l’accuse de l’avoir insulté lors d’un débat télévisé. « Elle a l’habitude d’envoyer des insultes à la volée […] je ne crois pas qu’un maire de Paris devrait faire ça », a-t-il déclaré.
Ces tensions ne sont pas un cas isolé. À Arcachon, une vidéo virale montre le maire sortant proférant des menaces à l’encontre de son rival écologiste. Dans un autre contexte, une journaliste politique a été temporairement suspendue après avoir comparé Éric Ciotti, candidat soutenu par l’extrême droite à Nice, au dictateur italien Benito Mussolini, alors qu’elle pensait être hors antenne.
Pour Pierre Mathiot, politologue et ancien directeur de l’Institut d’études politiques de Lille, ces débordements ne sont pas totalement nouveaux, mais leur visibilité a pris une nouvelle ampleur : « C’est du déjà-vu […] mais la diffusion des téléphones portables et des réseaux sociaux permet aujourd’hui de monter ces séquences en épingle. » En conséquence, la campagne apparaît plus exposée et donc perçue comme plus violente.
Au-delà des incidents ponctuels, une tendance sous-jacente se dessine. « On est dans une campagne qui prend des formes assez étonnantes […] dans une démocratie adulte comme devrait l’être la démocratie française », analyse Pierre Mathiot, qui parle même de « dégradation de l’esprit public ».
Pour lui, bien que la brutalité ne soit pas un phénomène historique récent, elle refait surface avec force : « C’est en train de revenir au jour de manière assez importante. » Cette situation s’inscrit dans un climat politique déjà très tendu.
Les élections municipales vont bien au-delà des enjeux locaux et peuvent être considérées comme un échauffement en vue de la présidentielle, souligne le politologue. Une dynamique qui « a déjà commencé » et pourrait se durcir dans les mois à venir.
Sur le terrain, les stratégies entre les deux tours ajoutent à la confusion. Partout en France, les alliances et désistements brouillent les repères traditionnels.
À gauche, les négociations entre socialistes et La France Insoumise sont fluctuantes et rendent la situation difficile à comprendre. Olivier Faure, le dirigeant du PS, a interdit ces alliances dans des villes comme Paris, Marseille ou Lille, où les socialistes se sont associés aux écologistes contre le candidat insoumis. En revanche, de telles ententes ont été conclues à Lyon, Toulouse ou Nantes.
« Les programmes des listes avec lesquelles nous avons parfois fusionné ne comportent ni discrimination, ni racisme, ni antisémitisme », a justifié Olivier Faure. Ces accords locaux ont suscité des réactions variées, certains s’en réjouissant, d’autres exprimant leur colère et confusion. L’eurodéputé Raphaël Glucksmann a dénoncé des fusions ni « éthiquement justes » ni « électoralement payantes ». Pour beaucoup, ces accords pourraient affecter le rapport de forces en vue de la présidentielle.
À droite, la situation est tout aussi floue. Bruno Retailleau, responsable des Républicains, a choisi de ne pas se prononcer entre Éric Ciotti, soutenu par l’extrême droite à Nice, et Christian Estrosi, maire ayant récemment quitté les Républicains pour rejoindre le camp macroniste. Ce « ni-ni » est critiqué par ceux qui mettent en lumière le rapprochement entre la droite traditionnelle et l’extrême droite. À Paris, le désistement de Sarah Knafo (Reconquête, extrême droite) en faveur de Rachida Dati soulève des questions quant à la porosité entre droite et extrême droite.
« Nous aussi, on s’y perd un peu », admet Pierre Mathiot. Selon lui, « les candidats locaux ont pris le contrôle des appareils politiques nationaux », imposant des choix souvent contradictoires avec les directives nationales.
Le résultat est un paysage politique éclaté, où « tous les scénarios sont possibles ». Dans certaines villes, les alliances se forment et se défont selon les rapports de force locaux, rendant la lecture politique particulièrement complexe pour les électeurs.
Ce second tour, qui se déroulera dans plus de 1500 communes, va bien au-delà des enjeux locaux. Il représente un véritable baromètre politique à un an de la présidentielle. Malgré le désordre apparent, une logique émerge : celle de la préparation de l’élection présidentielle. Pour Pierre Mathiot, « les municipales […] sont une préparation de cette élection », notamment pour les forces dites radicales.
Le Rassemblement National, dirigé par Jordan Bardella et Marine Le Pen, continue de consolider son ancrage local. De son côté, La France Insoumise renforce ses positions dans les grandes villes.
Dans ce paysage fragmenté, certains acteurs pourraient en ressortir renforcés, comme Édouard Philippe, bien positionné au Havre et déjà perçu comme un candidat sérieux pour 2027.
« Tout le monde a un peu gagné, tout le monde a un peu perdu », résume le politologue au sujet du premier tour. Cependant, il est évident que ces municipales contribuent à façonner le paysage politique de demain.
Dans ce contexte tendu, une inconnue persiste : la mobilisation des électeurs. Après une abstention record au premier tour, leur participation sera cruciale.
Dimanche, les Français éliront leurs maires, mais en toile de fond, une autre bataille se joue déjà : celle de 2027 et l’avenir politique du pays qui se dessine.

