Municipales à Grenoble : Alain Carignon peut-il basculer la ville à droite ?
Alain Carignon, ancien maire de Grenoble de 1983 à 1995 et candidat LR, a obtenu 27,04 % des voix lors du premier tour des municipales du 15 mars, contre 26,33 % pour Laurence Ruffin, candidate de l’union de la gauche. Alain Carignon a été condamné en 1996 pour corruption et abus de biens sociaux, ayant purgé vingt-neuf mois de prison.
De notre journaliste à Grenoble,
« Vous votez à Grenoble ? Votez pour Alain Carignon ! » Amel distribue un tract avec le sourire, au cœur du marché Saint-Bruno, situé à cinq minutes à pied de la gare de cette commune de 159 000 habitants. Dans cet endroit, la politique se mêle aux étals de fruits et légumes. Un flyer rouge de Laurence Ruffin, candidate de l’union de la gauche et des écologistes, traîne au pied d’un stand, témoin d’une précédente campagne.

Ce jeudi matin, quatre candidats de la liste « Réconcilier Grenoble » sont présents dans les allées avec leur programme, arborant une couleur bleue. À l’approche du second tour des municipales, la tension est palpable. Le 15 mars, Alain Carignon, maire de 1983 à 1995 et candidat LR, a créé la surprise en se plaçant en tête avec 27,04 % des voix, contre 26,33 % pour Laurence Ruffin. Un écart minime de 372 voix qui a contredit les sondages. « Ça n’a été une surprise que pour le camp adverse, nous, on sentait bien la dynamique sur le terrain », indique Amel.
« Ses casseroles ? C’est du passé »
Au marché, Monique, 65 ans, n’hésite pas à exprimer son soutien. « Je suis pour Carignon, je l’aime bien. La ville serait plus propre », assure-t-elle tout en tirant son caddie. Samia, 46 ans, tourne le regard, sourire embarrassé. « Roh mais c’est pardonnable ses casseroles », reprend Monique, sans qu’il soit nécessaire que son amie s’exprime.
Les « casseroles » en question pèsent lourd. Condamné en 1996 pour corruption et abus de biens sociaux dans l’affaire de la privatisation de l’eau, Alain Carignon a purgé vingt-neuf mois de prison, un record pour un élu français. Pour Malika, 74 ans, cela fait partie de l’histoire. « Ce qui importe, c’est le présent et ce qu’il veut faire de la ville. » Pour elle, Grenoble a évolué. « Elle est devenue pire que le Bronx à New York », affirme-t-elle.
« Un repris de justice ? Non merci »
Cependant, le nom de Carignon a aussi un effet dissuasif. Plusieurs personnes refusent le tract, qualifiant le candidat de « repris de justice », de « mafieux » et questionnant les militants « si ça ne les dérange pas de soutenir un type pareil ». « Ah non, je ne voterai pas pour quelqu’un qui a fait de la prison », déclare une dame, poursuivant son chemin. Mohamed, résident du quartier depuis 57 ans, a vécu les deux premiers mandats de l’ancien maire. « Et c’est non, merci. Dimanche soir, on lui dira bye-bye. Ciao Carignon. »

Jean-Claude et Anne, dont la fille habite le quartier, sont fermes. « Par éthique, par principe, ce n’est pas possible. Quand on est reconnu coupable d’une telle histoire de corruption, on s’abstient, on s’efface », déclarent-ils. Mais ces critiques ne touchent pas Jean-Philippe, militant et candidat sur la liste « Réconcilier Grenoble ». « Les opposants nous attaquent toujours sur un truc qui date d’il y a plus de trente ans. Pas sur nos mesures », rétorque-t-il, en s’éloignant.
Il n’est pas revenu, il « a toujours été là »
Alain Carignon ne revient pas en politique, il n’en est jamais parti. Depuis sa libération, il reste présent sur la scène politique locale malgré plusieurs échecs (aux législatives de 2007, puis aux municipales de 2014 et de 2020). Lors de cette dernière campagne, il avait affirmé que « c’était son dernier tour de piste ».
« J’avais dit que c’était la der des der mais je suis passé à l’action en entrant dans l’opposition dans le conseil municipal… Pourquoi je suis toujours là ? Parce que je suis passionné par ma ville. Le maire sortant, Éric Piolle, lui, a disparu après douze ans », soutient-il. Avant d’ajouter : « J’ai 77 ans. Je ne cherche pas à devenir quelqu’un avec cette candidature. Et ce n’est pas par ego, ça fait longtemps que je n’en ai plus. » Il affirme également qu’il ne se représentera pas à 84 ans.
« Ce n’est pas une question de droite-gauche »
« Mais on n’en est pas encore là », poursuivent-ils. Il faut encore remporter cette élection. Même si l’ambiance de son bureau de campagne est plutôt festive depuis dimanche. Pour Clément Chappet, n° 5 sur la liste, la clé du score inattendu est simple : « Alain Carignon prend son carnet, va toquer aux portes, rencontre les gens. Et ils veulent du changement, ce n’est pas une question de droite-gauche. »
Il met en avant le bilan du premier maire EELV élu dans une grande ville en France, contesté par près de deux tiers de la population selon un sondage du Dauphiné Libéré. On lui reproche d’avoir « mis de côté » plusieurs sujets essentiels, en particulier les quartiers populaires. Ces derniers, situés au sud de la ville, ont voté pour Alain Carignon dimanche dernier.

Grenoble, labellisée ville de gauche ? « On va faire mentir les analyses », soutient un militant. Avant de poursuivre, esquissant un sourire : « Comme en 1983. » À ses côtés, Emma, 25 ans, acquiesce. Elle est aussi persuadée de la victoire. « Dans ma famille, on disait toujours que le seul vrai bon maire de Grenoble, c’était Alain », déclare-t-elle.
C’est également l’avis d’Amel. Mère de deux enfants et commerçante, elle soutient Carignon par crainte pour la sécurité et la fermeture de nombreux commerces. Elle rejette les accusations de racisme formulées par l’équipe adverse et les critiques sur son passé. « C’est ridicule. Je suis moi-même Franco-Algérienne. Et pour le reste, il a payé ses erreurs. Il faut regarder vers l’avenir maintenant. »
En face, Ruffin et une alliance
À quelques pas de là, sur le marché de l’Estacade, l’atmosphère est différente. « Faites rempart à Carignon », est inscrit sur les tracts de Laurence Ruffin. Maëva fait une pause sur son vélo. « Il a fait 27 % ? ! Mais c’est une horreur. Comment est-ce possible ? » Contrairement au candidat de 77 ans, Laurence Ruffin, qui a dirigé une société coopérative et participative spécialisée dans l’édition de logiciels, est novice en politique. La sœur de François Ruffin n’avait jamais adhéré à un parti ni participé à une élection avant de se présenter pour la mairie de Grenoble.
Après le premier tour, pour contrer l’ancien maire, la candidate de 48 ans a formé une alliance technique avec la liste d’Allan Brunon (LFI). Lors de son meeting mercredi soir, Laurence Ruffin a exhorté les électeurs à « faire honneur à notre passé en disant non à Carignon et à la corruption, et oui à Grenoble ». Du côté de Carignon, on espère que cette alliance avec les insoumis incitera les électeurs centristes (Horizons, Place publique) à rejoindre sa liste.
Résultats des élections commune par commune
Ce dimanche, la ville pourrait basculer à droite, une première en trente ans. « Les Grenoblois ont sanctionné la municipalité en place depuis douze ans », assure Alain Carignon, convaincu de son succès. Et en cas de défaite ? « Ce sera ingouvernable », murmure-t-on dans son entourage. « Aaah Carignon, il s’accroche hein », sourit-on au marché. Cela fait maintenant quarante ans que cela dure.

