Maroc

Aux poètes, la voix de tout, même du silence.

Le monde célèbre la poésie alors que les poètes partagent les épreuves de leurs peuples. La poésie pourrait bien devenir le dernier acte de résistance dans la guerre des machines.


Une fois de plus, le monde rend hommage à la poésie, alors que résonnent les tambours de la guerre et que les catastrophes s’enchaînent, ensevelissant les voix des poétesses et des poètes dans un flou incohérent, au point que cette célébration ressemble parfois à une manœuvre de guerre. Le monde célèbre la poésie, tandis que ceux qui la portent en subissent les conséquences les plus graves, partageant les souffrances de leurs peuples.

« Mais en vérité, les poètes sont hors d’atteinte : ils ont compris depuis longtemps qu’ils ne gagnent de la poésie que leurs pertes sur le chemin qui y mène. Il nous revient donc de leur rendre justice en les écoutant. » Il en doit être ainsi. La nature même de la poésie implique un coût. Son prix peut même la stigmatiser. C’est peut-être pour cette raison que l’on honore la poésie tout en négligeant les poètes. Ceux-ci refusent de servir. Ils méprisent le quantitatif. Ils ne voient pas le profit. Ils ne fabriquent pas de drones. Leur regard se pose là où les autres détournent le leur. Ils écoutent lorsque l’indifférence devient norme. Ils doutent, interrogent et défendent la beauté et la liberté. Ils pratiquent une folie des plus dangereuses : l’insurrection du regard. Ils aperçoivent une enfant parmi les décombres et refusent de la qualifier de « dommage collatéral ». Ils observent une forêt en flammes et n’y voient pas une simple « erreur environnementale ». Ils voient un homme abattu et n’acceptent pas de nommer cet acte « neutralisation d’une cible ». Ils plongent dans leur culture populaire et sèment des mines dans les langues du monde. C’est pourquoi les institutions ne leur sont guère favorables. Parfois, elles les punissent en les rendant invisibles tout en célébrant la poésie, croyant ainsi se réjouir de leurs vicissitudes.

Mais en vérité, les poètes sont hors d’atteinte : ils ont compris depuis longtemps qu’ils ne gagnent de la poésie que leurs pertes sur le chemin qui y mène. Il nous revient donc de leur rendre justice en les écoutant. La poésie ne descend pas des hauteurs de l’Olympe. Elle émerge du cœur de ceux qui traversent le pont incandescent entre le réel vécu et le réel à inventer, cueillant les fleurs de la joie dans la douleur avant que l’imaginaire ne s’éteigne.

Chaque liberté commence par la libération de l’imagination. La poésie est l’herbe de la liberté : elle replonge la langue dans l’humanité et empêche la vie de se conformer entièrement à la réalité algorithmique.

« Le poème ne sauvera pas la ville, nous le savons. Il ne purifiera pas l’air. Il ne rendra pas leur jeunesse aux glaciers. Mais il peut glisser dans la langue comme une graine dans une fissure du béton, et la fissure devient prairie. » C’est le poète qui exprime cela avec son corps, en architecte, mettant en place l’espace, armé d’un poème. Le poème ne sauvera pas la ville, nous le savons. Il ne purifiera pas l’air. Il ne rendra pas leur jeunesse aux glaciers. Mais il peut glisser dans la langue comme une graine dans une fissure du béton, et la fissure devient prairie. Les poètes apparaissent alors comme des herbes sauvages ou des lucioles fragiles et obstinées. Il n’existe pas d’arme plus puissante pour la poésie que la fragilité des poètes, car elle empêche de perdre leur humanité dans les moments de brutalité extrême.

Dans ce siècle caractérisé par des robots froids et des hommes cannibales, la poésie pourrait devenir le dernier acte de résistance, le dernier geste humain dans la lutte des machines. Nous le savons.

Et nous savons aussi ceci :
La guerre n’a pas peur des poètes.
Mais elle redoute un peu d’eux.
Peut-être suffisamment pour essayer de les faire taire.
Il appartient donc aux poètes de donner voix à tout, même au silence.

**Par Adam Fathi**