Belgique

Étienne Davignon jugé pour l’assassinat de Patrice Lumumba : fin de l’impunité ?

Étienne Davignon, 93 ans, sera jugé pour crimes de guerre pour son rôle présumé dans l’enlèvement et le transfert illicite de Patrice Lumumba, qui ont conduit à sa mort. Le 17 janvier 1961, le Premier ministre du Congo et deux compagnons sont assassinés dans une jungle du Katanga, leurs corps étant découpés et dissous dans l’acide pour disparaître à jamais.


Qu’Étienne Davignon comparaisse devant le tribunal correctionnel de Bruxelles est « un grand soulagement pour la famille », déclare Christophe Marchant, avocat des descendants de Patrice Lumumba. « Nous allons pouvoir avoir un débat judiciaire pour tenter de faire toute la lumière sur cet assassinat politique, qui symbolise la fin de la colonisation par la Belgique, mais aussi le début de l’incapacité pour la Belgique de reconnaître les crimes coloniaux qu’elle a commis à l’époque. Pour moi, c’est une décision assez historique et révolutionnaire. »

Le 17 janvier 1961, le Premier ministre congolais Patrice Lumumba et deux de ses compagnons sont assassinés dans la jungle du Katanga, région sécessionniste congolaises à l’époque soutenue par la Belgique. Leurs corps sont découpés et dissous dans de l’acide pour disparaître à jamais.

Étienne Davignon, 93 ans, sera jugé pour crimes de guerre en raison de son rôle présumé dans l’enlèvement et le transfert illégal de Patrice Lumumba, ce qui a conduit à sa mort. L’ancien vice-président de la Commission européenne peut encore faire appel.

Ce procès revêt une importance historique, et vise à mettre fin à « 65 ans d’impunité », souligne le journaliste Benoit Feyt. « Au lendemain de l’assassinat de Patrice Lumumba, la Belgique a créé une sorte de fable, en disant qu’il s’agissait simplement d’un règlement de comptes entre Congolais. L’État belge a pendant très longtemps nié son implication. »

Bob Kabamba salue cette initiative de rétablir la vérité historique, affirmant qu’elle est « assez constante depuis plusieurs années en Belgique ». « Elle a promis de revoir la lecture de son passé et de se remettre en question. Ce procès ne fait que prolonger toute une série d’actions déjà engagées. » En effet, l’instruction de cette affaire a débuté il y a plus de 25 ans, à partir des conclusions d’une enquête du Parlement belge. En 2022, le Premier ministre Alexander De Croo a restitué à la République démocratique du Congo une dent de Lumumba retrouvée par la justice, et il a présenté ses excuses pour la « responsabilité morale » au nom de l’exécutif belge de l’époque.

« Je crois que la Belgique est pionnière, et je ne doute pas que d’autres pays anciens colonisateurs chercheront à suivre le modèle belge pour tenter de se dégager de ce lourd passé qu’on a parfois du mal à assumer », prédit un professeur de sciences politiques à l’ULiège.

Les enjeux mémoriels dans les pays anciennement colonisateurs sont souvent gérés avec embarras et culpabilité. Benoit Feyt précise : « C’est une erreur d’interprétation. Personne ne demande à des individus de se repentir pour un crime qu’ils n’ont pas commis. Ce que nous souhaitons, en tant que Belges, c’est avoir une idée précise de notre histoire et de ce dont nous héritons réellement. Une fois que l’on sait ce que l’on a hérité, on peut décider de l’accepter ou non. »

Pour Bob Kabamba, le travail de mémoire « ce n’est pas tourner la page, mais l’assumer. Cela fait partie de l’existence de la Belgique, que nous avons ignorée pendant des années, et maintenant cet assassinat fait partie de son histoire. Ce n’est pas un sentiment de culpabilité et de repentance permanents, mais plutôt la capacité à assumer ce qui a été fait, en tant qu’État belge, et à affronter la réalité. »

La mémoire de la colonisation et de l’assassinat de Patrice Lumumba continue d’affecter les relations entre Belges et Congolais, tant au sein de la population qu’entre les États. « Le procès permettra peut-être d’arriver à une lecture commune, puisque généralement la lecture congolaise de cette période n’est pas la même que la lecture belge. La reconnaissance des crimes commis permet d’établir des ponts pour se rencontrer et examiner ensemble cette réalité », estime Bob Kabamba.

► Écoutez l’intégralité de ce débat dans le podcast Le Monde en direct ci-dessus.