Maroc

Stratégies ambitieuses, résultats incertains : bilan mitigé à considérer.

Le Maroc consacre chaque année plus de 30% de son PIB à l’investissement, un niveau particulièrement élevé à l’échelle internationale. Le taux de chômage atteint environ 13%, et dépasse 35% chez les jeunes en milieu urbain.


Au Maroc, de nombreuses stratégies de développement existent. Que ce soit pour l’industrialisation, la création d’un État social, la transition énergétique ou la souveraineté hydrique, les orientations sont bien définies et documentées. Cependant, malgré l’un des niveaux d’investissement public les plus élevés parmi les économies émergentes, les résultats économiques et sociaux ne répondent pas aux attente. Ce décalage soulève une question fondamentale : le problème du développement au Maroc découle-t-il des choix et des priorités stratégiques, ou de la capacité des politiques publiques à engendrer des transformations concrètes ? À l’approche de 2026, cette question dépasse le cadre économique pour devenir un enjeu politique majeur.

Dans le débat public marocain, une idée revient souvent : le pays posséderait une vision stratégique claire, mais rencontrerait des difficultés dans sa mise en œuvre. Les échanges récents à Tanger-Assilah, organisés par le secrétariat provincial de l’Union socialiste des forces populaires, en présence d’Ali Ghanbouri, membre du Bureau politique et président du Centre de prospective économique et sociale, ont soulevé ce type de questions. Au fil des interventions, une question clé a été posée : pourquoi un pays qui investit et planifie autant peine-t-il à générer une croissance suffisamment forte et inclusive ?

Le Maroc vise une transformation économique en douze ans, avec l’objectif de doubler le produit intérieur brut et d’augmenter la contribution de l’industrie de 14 % aujourd’hui à près de 30 % à terme. Ces orientations sont largement partagées et s’inscrivent dans une ambition plus large : construire un État social capable de réduire les inégalités et de renforcer la cohésion sociale. Cependant, une stratégie ne fait effet que si elle est accompagnée d’une gouvernance publique apte à la traduire en politiques efficaces. C’est précisément sur ce point que les questionnements se multiplient aujourd’hui.

Le Maroc consacre chaque année plus de 30 % de son PIB à l’investissement, un niveau très élevé à l’échelle internationale. Dans d’autres pays émergents, un tel effort d’investissement conduit généralement à une croissance économique soutenue. Pourtant, au Maroc, la croissance demeure modérée, oscillant entre 3 % et 4 %. Ce décalage révèle un paradoxe économique : un effort d’investissement considérable mais des résultats limités en matière de productivité et d’emploi. Chaque année, l’économie nationale doit créer environ 300 000 emplois pour absorber les nouveaux actifs sur le marché du travail. Simultanément, le taux de chômage s’élève à environ 13 %, et dépasse 35 % chez les jeunes en milieu urbain. Le taux d’activité est également faible : seulement 42 % de la population en âge de travailler participe au marché du travail. Ces indicateurs montrent que la question du développement marocain ne se limite plus à celle de l’investissement, mais à celle de l’efficacité économique de cet investissement.

Depuis deux décennies, la stratégie économique marocaine repose surtout sur de grands projets d’infrastructure : ports, autoroutes, zones industrielles ou plateformes logistiques. Ces investissements ont incontestablement modernisé le pays et renforcé son attractivité économique. Cependant, leur impact sur la transformation du tissu productif est inégal. Les infrastructures, bien qu’importantes, ont du mal à établir un tissu économique dynamique. Les entreprises nationales, en particulier les PME, continuent de faire face à des obstacles structurels. Selon certaines estimations, 85 200 entreprises souffrent actuellement de difficultés dans le tissu économique national. Le défi du développement marocain consiste donc à évoluer d’une économie de l’investissement vers une économie de la productivité et de l’innovation.

L’expérience d’autres pays méditerranéens peut aider à mieux comprendre ces difficultés. En effet, l’Espagne et le Portugal, confrontés dans les années 1980 et 1990 à des défis économiques similaires, ont opéré des transformations profondes de leur tissu productif en investissant dans l’innovation, la formation et l’intégration des PME dans les chaînes de valeur européennes. Ces pays ont ainsi réussi à atteindre, à certaines étapes de leur rattrapage économique, des taux de croissance supérieurs à 4 %, tout en améliorant leur productivité. Malgré des progrès réels dans plusieurs secteurs industriels, le Maroc fait face à un défi quasi structurel : transformer les investissements en gains compétitifs durables.

Les limites des politiques publiques se manifestent également à travers des déséquilibres territoriaux. Si certaines régions ont bénéficié d’investissements structurants, d’autres souffrent encore d’un manque d’opportunités économiques. Dans plusieurs zones rurales, la combinaison de la sécheresse et de l’absence d’activités économiques a entraîné la perte d’environ 140 000 emplois agricoles chaque année durant certaines périodes. La crise hydrique exacerbe ces tensions. Le secteur agricole consomme environ 85 % des ressources en eau disponibles, sans pour autant protéger le pays de sa dépendance vis-à-vis de l’étranger pour l’approvisionnement en produits de première nécessité. Pire, ces 85 % de ressources hydriques sont destinés à l’agriculture, alors que le pays a traversé sept années consécutives de sécheresse. Ces déséquilibres rappellent que la problématique du développement économique est indissociable de celle de la justice territoriale.

En dehors des investissements et des stratégies, un enjeu central demeure celui de la gouvernance économique. La prolifération des programmes et plans sectoriels n’assure ni leur cohérence ni leur efficacité. La difficulté à coordonner les politiques publiques, la lenteur administrative et la faiblesse de l’évaluation des politiques économiques limitent souvent l’impact des stratégies adoptées. En d’autres termes, le défi du développement marocain n’est plus seulement une question de planification, mais de la capacité de l’État à diriger efficacement la transformation économique.

Si l’on considère ces réalités, les élections de 2026 ne devraient pas être une simple échéance électorale. Elles devraient permettre d’initier un débat plus profond sur l’avenir du modèle de développement marocain. La question à poser aux citoyens sera claire : faut-il continuer à gérer progressivement les déséquilibres actuels, ou engager une transformation plus ambitieuse du modèle économique et social ? Car, au fond, le développement ne se résume pas à un débat technique entre experts. Il engendre un choix politique fondamental : quel type d’économie et de société le Maroc souhaite-t-il bâtir pour les décennies à venir ? Et peut-être faudrait-il rappeler une évidence souvent négligée : une stratégie de développement ne prend sens que par les résultats qu’elle génère dans la vie réelle des citoyens.

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’Union socialiste des forces populaires
à Tétouan