Donald Trump appelle l’OTAN à sécuriser le détroit d’Ormuz : « C’est un chantage à la sécurité pour les Européens »
Federico Santopinto est responsable du Programme Europe de l’Iris, think tank français de géopolitique. Donald Trump affirme être en contact avec sept pays afin d’obtenir leur aide pour sécuriser le détroit.
« C’est clairement un chantage. » Federico Santopinto, responsable du Programme Europe de l’Iris, think tank français en géopolitique, évoque une méthode déjà utilisée par le président américain pour obtenir des concessions, comme un accord commercial avec l’Union européenne.
Actuellement, Donald Trump réclame la participation des pays occidentaux à la guerre qu’il a engagée contre l’Iran, notamment pour garantir la réouverture du détroit d’Ormuz. Cette intervention présente des risques considérables, le régime iranien menaçant tous les navires, en particulier les pétroliers naviguant dans ce passage stratégique.
« Il est tout à fait normal que ceux qui tirent profit de ce détroit contribuent à faire en sorte que rien de fâcheux ne se produise là-bas », a affirmé le président américain. La marine américaine prévoit d’escorter bientôt des pétroliers à travers le détroit. Toutefois, Donald Trump exige des capacités militaires supplémentaires de ses alliés, en menaçant d’« des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’OTAN » si les membres refusent de se plier à ses exigences.
Donald Trump fait preuve d’un sacré culot, parce qu’il a initié cette guerre dont personne ne voulait et qui est une violation du droit international flagrante.
Federico Santopinto, responsable du Programme Europe de l’Iris
« Donald Trump fait preuve d’un sacré culot », répond Federico Santopinto, « car il a initié cette guerre dont personne ne voulait et qui est une violation du droit international flagrante. Cette situation nous met dans l’embarras, car nous dénonçons la violation du droit international par la Russie en Ukraine, alors que nous ne pouvons pas agir de la même manière ailleurs. Les Européens se trouvent dans une position délicate, entre un allié de plus en plus encombrant.«
Donald Trump appelle les pays membres de l’OTAN à intervenir, bien que l’Alliance n’ait pas été conçue pour ce type d’intervention, selon le chercheur : « Il n’y a pas de base légale dans le traité de l’Atlantique Nord. L’article 5, qui est le cœur de l’OTAN, stipule que les pays membres doivent intervenir en faveur d’un pays attaqué, mettant en jeu son intégrité territoriale. Ce n’est pas le cas ici. Les États-Unis ne sont agressés par personne. Ils ont déclenché un conflit hors de leurs frontières. »
Des craintes pour l’Ukraine

Donald Trump use la menace pour tenter de convaincre des alliés réticents, laissant planer des doutes sur l’engagement américain au sein de l’OTAN. « Les États européens sont fortement dépendants stratégiquement des Américains », souligne le chercheur. « Cette guerre en Ukraine représente un énorme enjeu, et les Européens craignent que les Américains abandonnent définitivement les Ukrainiens. Ils ne peuvent pas s’opposer à Donald Trump, même lorsque ses décisions sont clairement problématiques pour eux, d’où l’embarras dans lequel ils se trouvent concernant le conflit en Iran. Ils n’avaient pas prévu ce conflit et n’ont même pas été consultés, alors que les Américains ont agi comme bon leur semblait. À l’exception du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez. »
Dans le passé, les Européens avaient toutefois opposé une résistance face à des demandes américaines jugées illégitimes, rappelle Federico Santopinto : « Les Européens ont su être plus fermes vis-à-vis des Américains lorsqu’ils faisaient des choses contraires à leurs convictions et intérêts. La guerre en Irak en 2003 est un bon exemple, où la France, l’Allemagne et la Belgique, entre autres, s’étaient clairement opposées à ce conflit. »
À présent, Donald Trump utilise comme levier le soutien militaire américain, crucial pour l’Europe. « L’OTAN assure la protection de l’Europe et l’intégrité territoriale des Européens face à la Russie. En évoquant cela, il menace de retirer la garantie de sécurité fournie par les États-Unis à travers l’OTAN en Europe. Or, tout le monde pense à l’Ukraine. Les États-Unis ont déjà partiellement abandonné l’Ukraine, mais pas complètement. L’Ukraine reçoit encore des armes américaines financées par les Européens et bénéficie du renseignement américain, essentiel pour mener la guerre. Cependant, Trump laisse planer le doute sur l’implication américaine dans ce conflit. On pourrait imaginer qu’il envisage d’améliorer les relations avec la Russie pour faire baisser les prix du pétrole. »
Les dirigeants américains attachés à l’OTAN
En revanche, le directeur de recherche à l’Iris ne pense pas que Donald Trump soit capable de faire sortir les États-Unis de l’OTAN. « De nombreux dirigeants et membres du Parti républicain sont toujours attachés à l’Alliance atlantique. Même si Trump menace et discrédite cette alliance, il me semble difficile qu’il puisse la détruire complètement. Au sein de l’establishment américain, qu’il soit militaire ou politique, y compris à droite, l’OTAN est toujours considérée comme essentielle. Cela a été évident lors de la crise du Groenland, où le milieu économique et politique autour de Trump l’a freiné en lui disant : non, là, tu vas trop loin, calme-toi. »
Donald Trump déclare être en contact avec sept pays pour obtenir leur soutien afin de sécuriser le détroit. Cependant, plusieurs pays européens, ainsi que le Japon et l’Australie, ont déjà affirmé qu’ils ne participeront pas à une action militaire. Le leader britannique Keir Starmer a précisé que son pays ne souhaitait pas s’engager dans une guerre plus large en Iran, tout en collaborant avec ses alliés pour rouvrir le détroit d’Ormuz. De son côté, l’Allemagne a réaffirmé qu’elle ne prendra ni part à la guerre, ni n’interviendra militairement pour rouvrir le détroit.
Aspides, la porte de sortie ?
Cependant, une option demeure envisageable, celle d’élargir la mission européenne Aspides. Lancée en 2024 pour protéger des navires marchands contre les attaques des rebelles Houtis, soutenus par l’Iran, cette mission est actuellement déployée en mer Rouge, avec trois navires militaires en patrouille : un grec, un français et un italien. La marine belge a pris part à cette mission avec la frégate Louise-Marie en mai 2024 et pourrait envisager d’envoyer à nouveau un navire prochainement.
La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a confirmé ce lundi que l’idée d’utiliser les forces d’Aspides pour sécuriser le détroit d’Ormuz était à l’ordre du jour lors des réunions des ministres des Affaires étrangères : « L’important est de savoir si les États membres sont disposés à l’utiliser. Si nous voulons garantir la sécurité dans cette région, le plus simple serait d’utiliser l’opération déjà en place et d’y apporter quelques modifications. Nous évoquons également une coalition de volontaires à cet égard, mais nous devons aussi déterminer la solution la plus rapide pour ouvrir le détroit d’Ormuz. Mais comme vous le constatez, ce n’est pas une tâche aisée. »
« C’est envisageable, cela pourrait être la porte de sortie pour les Européens », analyse Federico Santopinto. « Je ne pense pas que ce soit à l’Union européenne de le faire, mais à une coalition ad hoc de pays européens. Ceux-ci pourraient organiser une mission purement défensive pour intercepter les missiles et drones iraniens ciblant les navires traversant le détroit d’Ormuz, afin de montrer à Donald Trump qu’ils répondent à ses demandes. »
Le risque d’être entraînés dans la guerre
« Évidemment, nous sommes sur une ligne de crête, car le risque d’implication dans le conflit existe », avertit le chercheur. « C’est très délicat, un bateau européen pourrait se retrouver sous le feu iranien et être contraint de réagir. Les capacités iraniennes ont probablement été diminuées, mais pas totalement neutralisées… »
Qu’elle soit mise en place ou non, la menace croissante exercée par Donald Trump devrait éroder davantage la confiance au sein de l’Alliance atlantique. « Les Européens doivent réaliser que leur dépendance stratégique envers les États-Unis peut les mener vers des directions qu’ils souhaitent éviter, et cela peut être extrêmement embarrassant dans certaines situations », conclut Federico Santopinto.
Bâtir une autonomie stratégique européenne
La guerre lancée par Vladimir Poutine en Ukraine et la menace russe pesant sur l’Europe ont modifié la donne : « Cette dépendance envers les États-Unis est très lourde et limite les marges de manœuvre diplomatique des Européens. Ces derniers doivent travailler à développer leur autonomie stratégique pour récupérer un peu d’espace d’action et, dans certains cas, pouvoir dire non aux Américains, notamment lorsque leurs décisions vont à l’encontre de leurs intérêts, de leurs valeurs et de leur vision, comme c’est le cas actuellement en Iran. Cela nécessite du temps. Construire des capacités militaires ne s’effectue pas en quelques années. »
Pour ce faire, les États européens devront privilégier une vision indépendante de la défense. Selon Federico Santopinto, ces nations doivent réaliser une vérité : « Les États nationaux européens doivent comprendre que la prétendue souveraineté nationale est une illusion. Aujourd’hui, la souveraineté nationale n’existe plus. On peut construire une souveraineté européenne. Même en France, on ne peut plus parler de souveraineté nationale, elle n’existe pas. »

