Tunisie

Fictions télévisées 2026 : Violence excessive et influences mimétiques

L’excès de violence et les influences des séries étrangères sont des caractéristiques des fictions télévisées diffusées pendant le mois de Ramadan 2026. Le feuilleton «Khottifa» de Sawssen Jemni présente une première scène où une mère perd son enfant dans un marché, tandis que «Hayet» de Kais Mejri débute par un flash-back sur les six derniers mois, notamment avec des événements se déroulant la nuit.

L’augmentation de la violence (accidents, meurtres, bagarres…) et les influences déterminantes, voire imitatives, des séries étrangères sont des caractéristiques des fictions télévisées lors de Ramadan 2026, notamment chez les réalisateurs issus du cinéma qui semblent confondre film cinématographique et série télévisée.

La Presse —Dans les nouveaux modèles de fictions tels que les feuilletons et autres séries, les cinq premières minutes revêtent une importance capitale. Le spectateur, habitué à zapper, n’a pas la patience d’attendre un ou deux épisodes pour connaître le sujet principal. L’entrée en matière, appelée incipit dans le jargon littéraire, plonge les téléspectateurs immédiatement dans l’intrigue et les incite à continuer à suivre les épisodes suivants.

Certains réalisateurs ont saisi cet enjeu et l’ont intégré dans leur œuvre. Nous allons examiner ci-après les incipits de quelques feuilletons diffusés par les chaînes de télévision tunisiennes, publiques et privées, au cours de ce mois de Ramadan 2026.

L’incipit sert de véritable porte d’entrée, présentant le cadre spatio-temporel ainsi que les personnages principaux. Il donne le ton et capte l’attention du spectateur en l’immergeant dans l’univers de l’œuvre, tout en l’incitant à suivre le déroulement des événements, souvent avec un rebondissement à la fin de chaque épisode. Pour attirer le spectateur, le réalisateur doit introduire une tension et les premiers éléments de conflit.

Cette promesse narrative génère un mouvement. L’objectif est de créer un déséquilibre qui suscite la curiosité et donne envie de poursuivre l’histoire. Cette définition souligne l’importance de cette approche pour inciter le spectateur à consacrer son temps à une fiction plutôt qu’à une autre, d’autant plus qu’en période de Ramadan, l’offre est vaste, sans oublier les annonceurs indispensables à la production de ces fictions.

Dans un article précédent, nous avons analysé l’introduction du feuilleton «Khottifa» de Sawssen Jemni, qui a su donner une grande force aux premières scènes se déroulant en plein jour : une mère perd son enfant dans un marché hebdomadaire dans un village. L’enfant monte dans un camion pour retrouver une hirondelle, avant d’être recueilli par une femme désireuse de l’adopter, avec l’aide de son frère.

Le père, sous le choc, s’effondre. La perte et la disparition, la mère biologique et la mère adoptive, les frères ennemis, les relations familiales et amoureuses sont autant d’éléments narratifs qui alimentent cette fiction chargée de tensions et de conflits. Certains pourraient critiquer cette approche spectaculaire, qualifiée de «sensationnalisme» jouant sur la fibre émotionnelle du spectateur, tandis que d’autres la trouvent efficace. À l’opposé, le feuilleton «Hayet» de Kais Mejri débute par un flash-back sur les six derniers mois. La première scène révèle les jambes d’un homme qui descend de sa voiture et écrase une cigarette face à une voiture accidentée.

Cette scène se déroule la nuit. Puis, un changement d’espace a lieu dans une maison cossue, où l’homme de main d’un riche spéculateur étrangle un homme, qui perd la vie. Les deux protagonistes partent en voiture vers un marabout où des hommes et leur cheikh psalmodient une sourate du Coran. Encore une fois, tout se passe dans l’obscurité de la nuit. Le motif du meurtre n’est pas clair.

Cependant, on devine déjà une rivalité entre le cheikh et le spéculateur, se manifestant par leurs regards hostiles l’un envers l’autre. Crime, spéculation, corruption et enquête policière sont les éléments essentiels de ce récit dont l’espace et le temps semblent peu définis. Le rythme lent et le clair-obscur omniprésents rendent ce drame policier un peu lourd. Certaines prises de vue s’étendent, sans justification, tandis que les mouvements de caméra sont superficiels et l’utilisation du drone excessive.

«L’accident» de Moutiî Dridi commence par un pré-générique, avec un gros plan sur le visage ensanglanté d’un homme à travers un miroir (scène vraisemblablement inspirée d’un film américain). L’homme se lave les mains, puis le générique apparaît. Cet homme est un livreur qui prend une commande et emprunte sa moto à travers la ville le soir.

L’introduction de l’événement central autour duquel va se dérouler la narration est lente. La caméra se concentre sur le livreur qui rend visite à son ami vendeur de téléphones avant de rentrer chez lui, où il est accueilli par sa fille et sa femme. L’installation des personnages se prolonge, et l’événement déclencheur, l’accident, n’intervient qu’à la fin de l’épisode.

Le rebondissement est donc réservé à la conclusion de l’épisode pour maintenir les spectateurs suffisamment motivés pour la suite, où les thématiques dramatiques seront révélées : drogue, corruption, violence…

«Ghaybouba» de Mohamed Khalil Bahri se déroule également la nuit. Dans une villa luxueuse avec piscine, une famille aisée fête joyeusement l’anniversaire de sa fille, à qui le père offre une voiture de luxe flambant neuve. Au cours de cette même soirée, le père perd connaissance et on découvre qu’il souffre d’un cancer. La fille est amoureuse de son professeur, mais rapidement, leur relation se dégrade.

Le fils s’adonne à la drogue. Petit à petit, le véritable visage des membres de cette famille se révèle. Le père, accompagné de sa maîtresse, meurt dans un accident de la route, et une instagrameuse révèle l’affaire. Les événements déferlent, et l’ami de la famille se proclame désormais directeur de la société.

Naturellement, le feuilleton se termine presque sur une note positive, lors d’un repas familial où il devient évident que l’utilisation inappropriée du téléphone portable est la principale cause des malheurs des personnages. De nombreuses erreurs techniques (plans tremblants, usage excessif du drone pour les prises de vue aériennes, ralentis, et travellings circulaires mal réalisés, etc.) ainsi que, d’un point de vue thématique, des fractures sociales et familiales souvent inspirées de séries américaines illustrent l’influence de réalisateurs issus du cinéma qui confondent souvent fiction cinématographique et fiction télévisée.

Les temps ont changé, et sans nostalgie, il est indéniable que nous sommes loin de l’époque de «Khottab Al Bab», qui valorisait le patrimoine et les usages et coutumes tunisiens, tant dans les décors que dans les costumes, les dialogues et les intrigues abordées, défiant la violence. Ce n’est pas un hasard si ce feuilleton continue d’être diffusé et est toujours apprécié du public.