Belgique

« Les politiques ne préparent pas assez infrastructures et villes côtières aux risques »

Une étude publiée dans la revue Nature examine 385 publications scientifiques sur les impacts de l’élévation du niveau de la mer entre 2009 et 2025, et plus de 99 % de ces évaluations reposent sur des méthodes qui ne prennent pas pleinement en compte la relation entre le niveau de la mer et l’altitude des terres côtières. Selon les projections, si le niveau de la mer augmente d’1 mètre supplémentaire d’ici la fin du siècle, cela toucherait 48 à 68 % de personnes en plus, portant le nombre de personnes exposées à 77 à 132 millions au lieu des 34 à 49 millions estimés précédemment.


Une étude récente publiée dans la revue Nature aborde un enjeu crucial concernant l’évaluation des risques associés à la montée des océans. Cette recherche analyse 385 articles scientifiques relatifs à l’élévation du niveau de la mer entre 2009 et 2025. Les résultats sont inquiétants : plus de 99 % de ces évaluations se basent sur des méthodes qui ne prennent pas en considération de manière adéquate la corrélation entre le niveau de la mer et l’altitude des terres côtières, conduisant ainsi à une sous-estimation locale de la hausse du niveau de la mer en lien avec les côtes.

Les chercheurs ont révélé que le niveau moyen des mers côtières se situe en moyenne entre 0,24 et 0,27 mètre plus haut que ce qui est généralement estimé dans ces études. Cela est souvent dû à l’utilisation de modèles globaux théoriques qui ne tiennent pas compte des variations locales causées par les courants, les vents ou la gravité.

Dans certaines situations extrêmes et très localisées, les différences peuvent atteindre plusieurs mètres. Cependant, c’est spécifiquement dans l’hémisphère sud (notamment en Asie du Sud-Est, dans le Pacifique et l’océan Indien) que les sous-estimations s’avèrent les plus significatives, avec des écarts dépassant souvent 1 mètre.

Si le niveau de la mer devait augmenter d’un mètre supplémentaire par rapport aux estimations antérieures, comme le prévoient certains scénarios d’ici la fin du siècle, cela impliquerait que 31 à 37 % de terres supplémentaires pourraient être inondées. La superficie touchée passerait de 294 500 à 431 100 km², s’élevant à 460 100 à 670 000 km².

Cela aurait des conséquences humaines considérables, impactant 48 à 68 % de personnes en plus, ce qui porterait le nombre d’individus exposés à 77 à 132 millions, contre les 34 à 49 millions précédemment estimés. En Asie du Sud-Est, les chiffres pourraient même doubler pour les populations et les terres concernées.

Pour mieux cerner ces sous-estimations, il est important de prendre en compte les complexités des océans. « C’est un thème très complexe. Le système est très dynamique », explique le Dr Aida Alvera Azcarate, océanographe à l’Université de Liège. « Il y a des processus océaniques qui peuvent faire changer le niveau de la mer de manière permanente ou temporaire. »

Par exemple, un coup de vent ou un ouragan peut amener l’eau vers les côtes, provoquant une augmentation temporaire du niveau. « Les variations de température causées par le réchauffement climatique sont, elles, irréversibles. »

L’océanographe souligne également le manque de données locales. « Il y a des régions où l’on ne dispose d’aucune estimation de l’évolution du niveau de la mer au fil du temps. » Les mesures prises sur site sont rares, en particulier dans l’hémisphère sud, où les études privilégient souvent des données recueillies par satellite. Ces satellites, bien qu’utiles depuis les années 1990, ont du mal à établir un « niveau de référence » précis en raison de la forme irrégulière de la Terre et des variations de gravité.

Jean-Pascal Van Ypersele, climatologue et professeur émérite à l’UCLouvain, ainsi qu’ancien vice-président du GIEC, confirme que ces sous-estimations affectent non seulement les observations actuelles mais également les projections futures. « Si le niveau a déjà monté plus que ce qu’on ne pensait, il est certain qu’il continuera à augmenter. Selon les prévisions, il pourrait encore gagner entre un demi et un mètre et demi d’ici la fin de ce siècle. Le niveau des mers projeté sera donc forcément plus élevé. » Il précise également que le point de départ des projections du GIEC est ainsi plus élevé, ce qui accroît les risques.

Le climatologue souligne les incertitudes persistantes, notamment concernant la stabilité des calottes glaciaires. « L’incertitude principale sur l’élévation du niveau des mers d’ici la fin du siècle et au-delà est liée à la stabilité ou à l’instabilité des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique. »

Si le Groenland venait à fondre complètement, cela représenterait une élévation du niveau de la mer d’environ 7 mètres en moyenne. Pour l’Antarctique, l’impact serait de 70 mètres. Bien que cela prenne des milliers d’années, des instabilités locales, notamment en Antarctique occidental, pourraient accélérer ce processus. « S’ils deviennent instables, cela signifie qu’à un moment donné, ils pourraient glisser sur leur substrat et qu’un très gros morceau de glace pourrait s’avancer vers l’océan. »

« Malgré ces avertissements », déplore le professeur, « il y a un grand décalage entre la science et les actions publiques. Je pense qu’il y a très peu de régions du monde qui ont suffisamment conscience de ce risque. Cela inclut le risque d’une élévation moyenne bien plus élevée que le demi-mètre supplémentaire. »

Les infrastructures portuaires et les villes côtières telles que New York, Shanghai ou Marseille ne sont pas suffisamment préparées. « Les politiques, peu conscients de ces risques, préparent insuffisamment leurs pays, leurs infrastructures et leurs villes côtières à ce qui pourrait se produire. »

Des mesures existent pour protéger les infrastructures et les populations, même si elles sont parfois coûteuses. Jean-Pascal Van Ypersele mentionne l’exemple de la Tamise à Londres, où des barrages automatiques se ferment lors des tempêtes pour protéger la ville : « Ça a été activé ces dernières années de plus en plus souvent à cause très probablement de l’élévation du niveau moyen des mers. »

Aux Pays-Bas, où une partie du territoire est déjà sous le niveau de la mer, l’expertise en matière de digues et de gestion des eaux est la norme. Aida Alvera Azcarate insiste sur le fait que les mouvements naturels des côtes, qu’il s’agisse d’affaissement ou de remontée, aggravent le problème : « Dans certains endroits, la terre s’enfonce naturellement. Dans ces cas-là, l’élévation du niveau de la mer est encore plus marquée. »

À l’échelle locale, les communautés peuvent agir en relevant les digues, en élaborant des plans d’évacuation ou en évitant de bâtir près des côtes. Mais, comme le fait remarquer Jean-Pascal Van Ypersele, « ce n’est pas évident du tout » pour les ports, qui doivent rester accessibles.