France

Municipales 2026 : Un homme s’oppose à la réélection de son agresseur maire dans la Nièvre.

Romain Beaucher, chef d’entreprise, a révélé le 12 février dernier sur Instagram qu’il accuse Emmanuel M., son maire, de violences sexuelles. Les agressions se seraient produites en 2004, lorsque Romain Beaucher avait 19 ans, lors d’un voyage en Palestine.


« Mon agresseur est mon maire et il se représente. » C’est par un long message sur Instagram, publié le 12 février dernier, que Romain Beaucher, entrepreneur dans la quarantaine, a exprimé son désespoir face à la candidature aux prochaines élections de la personne qu’il accuse de violences sexuelles, Emmanuel M., maire de sa petite commune. « Je vais retrouver son nom au détour d’une page du cahier de liaison de mon fils, dans ma boîte aux lettres, dans les discussions », confie Romain Beaucher, résident de Brassy, dans la Nièvre.

Les événements remonte à 2004, alors que Romain Beaucher avait 19 ans. Fraîchement inscrit à Sciences Po Bordeaux, il accepte de partir en Palestine avec un ami de ses parents, plus âgé de quinze ans. Emmanuel M. le persuade de découvrir cette région, alors en proie à la seconde intifada. Sur place, le trentenaire s’effondre.

Pour se donner du réconfort, il demande des massages au jeune homme chaque soir pendant plusieurs jours, acceptant de les recevoir. « Longuement. Nu avec ses mains qui vont partout. Il me faut plusieurs jours pour verbaliser que cela ne me convient pas », révèle Romain Beaucher. « C’était un homme marié à l’époque, j’y allais en confiance », explique-t-il, sans toutefois identifier immédiatement son vécu comme une « agression sexuelle ».

De retour chez lui, Romain Beaucher raconte avoir traversé une période difficile. « Diarrhée, vomissements, cauchemars la nuit, j’ai vécu une liquéfaction totale. Mais mes parents et moi-même nous nous disions que c’était lié au fait que nous revenions d’une zone de guerre. Aujourd’hui, je sais que mon état était trop délabré pour que ce soit uniquement lié à la guerre, d’autant que j’y suis retourné sans ressentir les mêmes effets. »

À long terme, Romain Beaucher rapporte avoir ressenti « une forme d’instabilité affective et émotionnelle » : « J’ai perdu une forme d’innocence et de jeunesse. » Malgré cela, il revoit Emmanuel M. et même envisage des projets avec lui, tout en étant méfiant et en refusant de dormir dans la même pièce que l’ami de ses parents.

Ce n’est qu’en 2021, après une remarque de sa mère lui demandant s’il s’était passé quelque chose en Palestine, que Romain Beaucher commence à poser des mots juridiques sur son expérience. « C’est comme si cela attendait qu’il y ait une question explicite sur le sujet pour que cela explose », explique-t-il, justifiant ainsi son silence de dix-sept ans. Il en parle ensuite à sa compagne, puis va rencontrer Emmanuel M. pour lui faire part de sa « nouvelle façon » de voir les événements, en l’informant qu’il pourrait porter plainte.

À sa grande surprise, quelques semaines plus tard, Romain Beaucher reçoit un courrier d’une association d’aide aux victimes, l’Andavi 58, lui proposant une procédure de justice restaurative. Cette démarche vise à établir un dialogue entre victimes et auteurs d’infractions, afin de « rétablir le lien social et prévenir au mieux la récidive », comme l’indique le ministère de la Justice. Emmanuel M. a lancé cette initiative, comme confirmé par *20 Minutes*, bien qu’il s’en défende.

« Mal à l’aise » avec cette idée, Romain Beaucher finit par accepter. Il subit alors une audition de police, que le parquet juge nécessaire pour certifier son consentement, et doit écrire une lettre à la procureure dans ce sens. Peu après, il reçoit un avis de classement sans suite pour prescription, les agressions sexuelles étant prescrites après six ans.

La rencontre a lieu finalement en décembre 2023, dans une petite salle à Nevers. Emmanuel M. aurait proposé à Romain Beaucher de déménager, selon le témoignage de ce dernier, qui dit avoir refusé.

Cependant, deux mois après cette rencontre, le maire de Brassy démissionne, et Emmanuel M. est présenté comme son successeur. « J’ai vu rouge à l’annonce de sa candidature. J’avais l’impression qu’il y avait une sorte de contrat implicite sur une forme de discrétion. » Romain Beaucher décide de révéler l’affaire dans la presse locale et monte une liste dissidente pour tenter d’empêcher l’élection d’Emmanuel M.

Romain Beaucher échoue à faire chuter son agresseur et fait même face à une plainte en diffamation, classée sans suite. Le soutien de la communauté villageoise est mitigé, l’ex-maire allant jusqu’à qualifier l’agression sexuelle « d’affaire privée » dans un courrier adressé aux habitants, qui semblent plus préoccupés par la réputation de leur village que par le bien-être de la victime.

Alors qu’Emmanuel M. avait affirmé à Romain Beaucher qu’il ne se représenterait pas, il est finalement candidat aux élections municipales de 2026. Un constat insupportable pour Romain Beaucher : « Je vais continuer à ne pas aller aux évènements du village, pour ne pas le croiser. Cela va continuer et je n’y peux rien, sinon partager ici ma colère et ma tristesse », écrit-il sur Instagram.

Concernant la justice restaurative, Emmanuel M. a déclaré, par l’intermédiaire de son avocat, qu’il « nie catégoriquement avoir commis la moindre agression sexuelle à l’encontre de Monsieur Beaucher. » Les faits sont complexes, car étant prescrits, aucune reconnaissance pénale ne peut être établie. Cependant, une forme de reconnaissance « sociale » a été rendue possible par la procédure de justice restaurative, contrairement à ce qu’affirme l’avocat d’Emmanuel M. D’après le Code pénal, aucune mesure de justice restaurative ne peut être engagée si les faits n’ont pas été reconnus. Une circulaire du ministère de la Justice, précisée en 2017, affirme clairement que « l’auteur doit reconnaître les faits, c’est-à-dire à la fois son implication et sa responsabilité. Les parties concernées doivent pouvoir s’accorder sur les faits principaux de la cause. » L’avis de classement sans suite reçu par Romain Beaucher reconnaît également que les faits dénoncés durant la procédure constituent une infraction, mais que le délai de prescription a expiré.

« Il est inexact de dire que Monsieur M. aurait  »initié » une démarche de justice restaurative en se présentant comme auteur d’agressions sexuelles », déclare aujourd’hui son avocat, maître Vincent Billecoq. Après la médiatisation des accusations, il a accepté un rendez-vous initié par Romain Beaucher, dans l’objectif de disposer d’un espace d’échange pour comprendre les reproches formulés à son encontre et apaiser la situation, sans toutefois se reconnaître coupable d’une infraction.

Emmanuel M. reproche en outre à Romain Beaucher d’avoir rendu public le contenu de leurs échanges, qui devraient rester confidentiels. « La mesure de justice restaurative est fondée sur la liberté de parole. Si les échanges sont divulgués, cela met fin à la justice restaurative. Et pour certaines victimes, cela pourrait être terrible », souligne Jérôme Moreau, responsable de l’Andavi 58 et vice-président de la fédération France Victimes.

Bien que la confidentialité ait été établie entre les deux hommes, et qu’une mesure de justice restaurative ne soit pas en soi une médiation pénale et ne mène à aucun « accord » entre les parties, rien ne protège aujourd’hui les victimes qui se sentiraient trahies par les engagements de leur agresseur. Romain Beaucher a ainsi déclaré dans une tribune publiée dans *Libération* : « Mon agresseur a fait valoir auprès de ceux qui l’interrogeaient qu’une médiation avait eu lieu, qui l’avait innocenté. L’association chargée de la justice restaurative n’a pas démenti, se montrant incapable de me protéger en tant que victime. Elle a laissé l’agresseur dire, dans le village et dans la presse, que j’étais à l’initiative de la démarche et qu’il n’y avait jamais eu d’agression sexuelle. […] L’absence de compte rendu des échanges, la suppression par l’association des archives les plus basiques – comme le courrier m’informant de sa demande – m’a laissé seul pour tenter de faire valoir la vérité. »

Aujourd’hui, Romain Beaucher n’espère plus que Emmanuel M. ne soit pas réélu, mais il aimerait au minimum que les relations des autres élus de la région avec cet homme soient entourées d’une sorte de « cordon sanitaire » : « Ils ne sont pas obligés de se précipiter dans le village à la moindre cérémonie… »