Montres connectées et applis : quête contre-productive du sommeil parfait
Un Français sur deux affirme se réveiller fatigué, selon l’enquête annuelle menée par la société de sondages Opinionway pour l’INSV et la fondation Vinci Autoroutes publiée mardi. « Ces dispositifs ne mesurent pas directement le sommeil comme un examen avec des capteurs réalisé chez le médecin », rappelle le docteur Philippe Beaulieu.
Quelle est la première chose que vous faites au réveil ? Vous étirez-vous dans votre lit ? Vous préparez-vous un café ? Vous embrassez votre partenaire ? Pour certains, le premier réflexe est de se tourner vers leur montre connectée. L’objectif : vérifier le nombre d’heures de sommeil, les réveils nocturnes, ainsi que la durée des phases de sommeil profond et léger, et surtout… le fameux score de sommeil (oui, une note, comme à l’école).
Même pendant le sommeil, il semble nécessaire d’être performant. Applications connectées, montres intelligentes, matelas avec capteurs intégrés… De nombreux dispositifs mesurant les phases de sommeil, la fréquence cardiaque ou l’activité nocturne ont fait leur apparition sur le marché. Leur but : utiliser ces données pour « optimiser son sommeil ». À l’occasion de la journée mondiale du sommeil ce vendredi, 20 Minutes examine ce phénomène qui peut s’avérer peu sain.
Repérer ses habitudes
« Les outils connectés peuvent être utiles pour connaître la durée de son sommeil, ses réveils nocturnes ou la régularité de ses rythmes, estime Pierre-Alexis Geoffroy, professeur de médecine à l’Université Paris Cité et auteur du livre La nuit vous appartient (Editions Robert Laffont). Ils aident à identifier ses habitudes et à recevoir des conseils basiques mais cruciaux pour une bonne hygiène de sommeil. »
Cependant, analyser ses statistiques matinales comme un investisseur surveille le cours du Bitcoin est à éviter. « Il faut considérer ces dispositifs comme un moyen d’obtenir une vision de notre sommeil, non pas à un instant T, mais comme une tendance sur plusieurs semaines », précise la docteure Sylvie Royant-Parola, spécialiste du sommeil et présidente d’honneur du réseau Morphée.
Une quête impossible et stressante
Le médecin somnologue Philippe Beaulieu perçoit cette recherche d’un sommeil parfait comme « une dérive de la société actuelle qui valorise une optimisation permanente dans tous les domaines ». Si cela est possible en matière d’alimentation, cela ne l’est pas pour le repos. « Le sommeil est une fonction biologique et automatique », rappelle-t-il. Celui-ci varie en fonction des circonstances, de la température, de la lumière dans la pièce, ainsi que de l’état mental et des événements de la journée.
« La quête d’un sommeil parfait est impossible car il est normal d’avoir des nuits plus ou moins bonnes », affirme la docteure Royant-Parola. Pour les personnes anxieuses, analyser quotidiennement ces données risque de produire de l’orthosomnie, une obsession contre-productive du bien dormir. « En se concentrant sur leur sommeil, l’anxiété et l’hypervigilance risquent d’augmenter. Au lieu d’améliorer leurs nuits, ils les déstructurent », souligne le docteur Beaulieu. « Pour bien dormir, le relâchement et l’abandon sont nécessaires », insiste la fondatrice du réseau Morphée.
Des données plus ou moins fiables
Se fier à son objet connecté est d’autant plus déconseillé que les données ne sont pas totalement fiables. « Ces dispositifs ne mesurent pas le sommeil de manière directe, comme lors d’examens avec des capteurs chez un médecin, rappelle le docteur Philippe Beaulieu. Ces objets connectés utilisent des informations comme les mouvements, la fréquence cardiaque, voire la saturation en oxygène, et interprètent ces signaux indirects grâce à des algorithmes pour en déduire le sommeil. »
Bien que ces technologies s’améliorent chaque année, elles manquent encore de précision. « La montre évalue souvent mal les phases de sommeil léger et profond ainsi que le moment de l’endormissement », indique le professeur Geoffroy. Parfois, lorsque l’on fixe le plafond en attendant désespérément de s’endormir, la montre peut croire que nous dormons tranquillement. « Aucune étude scientifique ne prouve l’efficacité de ces dispositifs sur la qualité du sommeil », ajoute le médecin.
Une vision biaisée de son sommeil
Recherche à tout prix d’un score de sommeil idéal pourrait également être nuisible. « Des patients viennent me voir inquiets de leur mauvais score alors qu’ils estiment avoir bien dormi, se désole le professeur Geoffroy. C’est problématique. La question à se poser est : “est-ce que je me sens reposé au réveil ?” Un patient est même venu me consulter parce que sa montre lui indiquait qu’il n’avait pas de sommeil profond, ce qui est impossible. »
« Beaucoup font plus confiance à leur montre connectée qu’à leurs sensations », confirme le docteur Beaulieu. Cette tendance est accentuée par le prix des dispositifs, certains modèles de montres connectées coûtant jusqu’à 1.300 euros (oui, 1.300 euros).
Si contrôler son sommeil pour le rendre optimal est impossible, éviter les repas copieux et arrosés, les écrans et le sport avant de se coucher peut aider à ne pas le dégrader. Un rappel essentiel, sachant qu’un Français sur deux affirme se réveiller fatigué, selon l’enquête annuelle menée par la société de sondages Opinionway pour l’INSV et la fondation Vinci Autoroutes, publiée mardi.

