Crèches en difficulté : « On ne cherche pas le bonheur de l’enfant ».
Rajaa est enceinte de 5 mois et attend son deuxième enfant. Elle a contacté près de 100 milieux d’accueil pour trouver une place en crèche pour son bébé.
Elle travaille sur son ordinateur, relit ses listes, barré des éléments, passe des appels téléphoniques. Son ventre est déjà bien arrondi, Rajaa est enceinte de cinq mois de son deuxième enfant. Elle souhaiterait prendre le temps de préparer sereinement la chambre de son futur bébé, mais elle n’en a pas la possibilité. Sa priorité unique est de trouver une place en crèche pour son enfant. Elle vit aux Bons Villers dans le Hainaut, une région où les structures d’accueil sont rares. Elle a contacté plus d’une centaine d’établissements. « On se demande pourquoi ce n’est pas plus simple, pourquoi ce n’est pas plus facile à ce niveau-là ? C’est facile de trouver une école pour un enfant, pourquoi est-ce qu’on doit autant se casser la tête pour une crèche ?«
La situation que traverse Rajaa est celle de milliers de parents. En effet, plus de la moitié des familles éprouvent des difficultés à trouver une crèche qui puisse accueillir leur enfant. Cette problématique préoccupe la Ligue des familles. Après avoir effectué un baromètre auprès des parents, la Ligue estime qu’un enfant sur trois seulement pourra être accueilli en crèche. Il manque environ 15 000 places en Fédération Wallonie Bruxelles.
On se retrouve avec des parents qui sont peu considérés dans la société belge.
« Le baromètre 2024 donne des chiffres vraiment très préoccupants, » souligne Madeleine Guyot, la présidente de la Ligue des familles, « plus de 60 % des parents nous ont indiqué qu’il est difficile, voire très difficile, de trouver une place en crèche. Un gros tiers n’a pas trouvé de place en crèche, alors qu’ils en avaient besoin. Enfin, près d’un quart des parents a dû arrêter de travailler ou réduire son temps de travail faute de place en crèche. On est vraiment dans une situation qui est extrêmement contraignante pour les parents pour équilibrer leur vie professionnelle et vie familiale.
Malgré cet appel à l’aide, le secteur est contraint de faire des économies. La ministre de la petite enfance a proposé de réduire les moyens investis de 74 millions d’euros.
Trop d’enfants, trop peu de bras
Lors de notre enquête, nous avons contacté de nombreuses puéricultrices qui ont exprimé leur démotivation et leur fatigue. Emilie, qui travaille dans un cadre optimal, explique que cela n’a pas toujours été le cas. Pendant quatre ans, elle a enduré des conditions très difficiles.
« On était dans une entreprise qui était plutôt une industrie, » se souvient Emilie, « On ne cherchait pas spécialement le bonheur de l’enfant. En soi, on n’avait pas le temps. Du coup, c’était beaucoup à la chaîne. »
En Fédération Wallonie Bruxelles, le ratio recommandé est d’une puéricultrice pour au moins sept enfants. Les équipes sur le terrain confirment que cet encadrement est réalisable avec des enfants plus grands, dès l’âge de deux ans, mais très compliqué pour les tout-petits. « Imaginez-vous, » suggère Emilie, « une puéricultrice avec sept bébés au moment où ils ont tous besoin de manger parce que l’un va donner envie à l’autre. L’enfant, à ce moment-là, suit ses besoins. Un enfant de six mois ne sait pas ce que c’est que d’être patient, on ne peut pas lui demander ça. Il sent l’odeur, il a faim, il veut manger là maintenant. Une puéricultrice pour sept ne peut pas suivre. »
Dans notre crèche, on avait tellement d’enfants qui demandaient après nous qu’on s’appelait les pieuvres.
On est une main sur le bébé en chaise ajoute-t-elle, une main pour un autre qui vient demander du réconfort, un pied pour un bébé qui est dans un relax en train de se balancer. On fait comme on peut. Et le problème, c’est que c’est dans le bruit. Donc c’est épuisant pour eux, c’est épuisant pour nous. Ce sont des journées assez dures physiquement et surtout mentalement. Il y a vite la frontière qui peut être franchie, les regards ne sont plus aussi doux.
Cette réalité, vécue par de nombreuses puéricultrices, a des conséquences réelles sur les enfants. À Paris, nous avons rencontré Frédéric Groux, un pédopsychologue dont l’expertise est unique. Il enquête depuis des années sur le milieu de la petite enfance à travers la francophonie. Il nous montre une pile de dossiers. « Là, vous avez une partie des 600 témoignages que j’ai récoltés sur une petite dizaine d’années pour comprendre ce qui se passe dans les crèches. »
Ces récits, Frédéric Groux les a recueillis après avoir lancé un appel à témoins. Il ne s’attendait pas à tant de réponses, venant de France, mais aussi de Suisse, du Canada et de Belgique. Ce psychologue se fait désormais le porte-parole de ces violences institutionnelles causées par le fonctionnement global du système.
Quand vous arrivez le soir à la crèche, on ne va pas vous dire qu’il avait besoin d’être accompagné à la sieste, mais que personne n’était disponible.
Ces accusations pointent la responsabilité de l’ONE, l’administration générale. Déborah Dewulf, qui occupe cette responsabilité, affirme : « C’est un vrai choix, et nous l’assumons au sein de l’ONE. Je pense qu’effectivement, faire vivre un milieu d’accueil au quotidien n’est pas simple. Ce que nous voulons, c’est créer une relation de confiance avec le milieu d’accueil, toujours dans une posture professionnelle et de pouvoir dire quand ça ne va pas. » Elle explique qu’il ne s’agit pas d’être seulement dans la logique de contrôle, mais de favoriser une amélioration continue des pratiques.
En conclusion, malgré le manque de places, de moyens et d’effectifs, le gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles a décidé de couper son budget pour économiser 74 millions d’euros. La ministre, Valérie Lescrenier, admet que la situation est inquiétante et que des efforts doivent être faits pour prévenir la perte de places et pour en créer de nouvelles, avec un objectif de 5000 nouvelles places d’ici 2030.

