« Le marché va s’effondrer » : le patron de Mercedes alerte sur l’électrique en Europe.
Ola Källenius a déclaré que les récentes propositions de l’Union européenne sur les émissions de CO2 pourraient provoquer un effondrement de la demande dans l’industrie automobile. Selon lui, prolonger la vie des moteurs thermiques pourrait engendrer 720 millions de tonnes de CO2 supplémentaires entre 2025 et 2050.

La tension entre l’industrie automobile et l’Union européenne s’intensifie. Lors de sa visite à Bruxelles, Ola Källenius, à la fois directeur de Mercedes-Benz et président de l’ACEA (le lobby européen des constructeurs), a partagé un message très inquiétant.
Il indique que la révision des règles européennes sur l’arrêt des moteurs thermiques pourrait entraîner un effondrement de la demande. Mais derrière cette inquiétude se cache une situation industrielle bien plus complexe.
Le faux compromis des « 90 % »
Pour saisir le mécontentement de Mercedes, il faut remonter quelques mois en arrière. En décembre 2025, sous la pression des constructeurs historiques, la Commission européenne a revu sa position. Le texte initial stipulait que 100 % des voitures neuves devaient être zéro émission à l’échappement d’ici 2035. La nouvelle proposition abaisse ce seuil à 90 %.
Les 10 % restants (couvrant les voitures thermiques ou hybrides) pourront être vendus, à condition que les constructeurs compensent leurs émissions par d’autres moyens : en utilisant des carburants de synthèse (les fameux e-fuels) ou de l’acier « vert » (bas carbone) dans leur production.
Pour aller plus loin
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Sur le plan théorique, cela représente un répit pour l’industrie. En pratique, Ola Källenius considère cela comme une illusion. « 90 % ne doit pas se transformer en un 100 % caché », a-t-il déclaré aux journalistes.
La Commission compte sur le fait que l’acier bas carbone pourrait compenser 7 % des émissions, et les carburants de synthèse 3 %. Le dirigeant de Mercedes en doute fortement : « Je connais le marché de l’acier vert et je sais à quel point ces attentes sont irréalistes. » En l’absence de ces compensations matérielles, les constructeurs seraient contraints de viser 100 % d’électrique, ramenant le texte à son point de départ.
La stratégie de la montre
Face à cette situation, Källenius réclame plus de temps. Déjà, l’Europe a accepté d’étaler les objectifs de réduction de CO2 sur la période 2025-2027, plutôt que d’appliquer une contrainte stricte fin 2025. Pour le dirigeant allemand, cela reste insuffisant : « Trois ans devraient devenir cinq ans. »
Il plaide aussi pour une approche alternative, préconisant l’utilisation de carburants de synthèse pour décarboner les 250 millions de véhicules thermiques déjà en circulation en Europe, plutôt que de précipiter une transition sur les nouveaux véhicules. « Nous ne débattons pas de l’opportunité de poursuivre la décarbonation et l’électrification. Le débat porte sur la manière d’y parvenir », a-t-il précisé.

S’il soutient le principe du plan Made in Europe (présenté début mars 2026 pour imposer des quotas de production locale et contrer les importations chinoises), il juge l’actuel dispositif trop complexifié. En résumé : les règles manquent de clarté, les objectifs sont inatteignables, et le marché européen pourrait s’effondrer si les consommateurs sont poussés à acheter.
Le vrai crash industriel est ailleurs
La position de Mercedes, visant à protéger sa rentabilité à court terme et la transmutation de ses usines, est compréhensible. Toutefois, il est bon de rappeler que ce ralentissement politique est un jeu risqué.
Une analyse récente de l’ONG Transport & Environment (T&E) montre que sauver le moteur thermique au-delà de 2035 n’est pas une protection, mais un chemin vers un désastre industriel.
Pour aller plus loin
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Les données sont sans équivoque, et il y a un risque d’effondrement de l’électrique. Avec la règle des 90 %, la part de marché des voitures 100 % électriques pourrait passer à 85 % d’ici 2035. Si les constructeurs recourent à des hybrides rechargeables peu performants, ce chiffre pourrait même chuter à 50 %.

En outre, la facture environnementale pourrait être élevée. Prolonger la vie du thermique, c’est accepter 720 millions de tonnes de CO2 supplémentaires entre 2025 et 2050 (correspondant à huit années d’émissions des véhicules en circulation en Allemagne).
Les e-fuels représentent une illusion, car utiliser des carburants de synthèse pour des voitures individuelles est une absurdité énergétique. Ils sont rares, coûteux à produire, et devraient être réservés en priorité à des secteurs comme l’aviation ou le transport maritime.
Et la Chine dans tout ça
Surtout, Källenius semble ignorer l’éléphant dans la pièce : la Chine. Pendant que l’Europe débat de quotas sur l’acier vert et réclame des délais de cinq ans, l’industrie chinoise progresse rapidement. Les constructeurs asiatiques parviennent à produire des véhicules électriques à des coûts inférieurs de 40 % par rapport à ceux d’Europe.
Demander plus de temps pour continuer à vendre des moteurs à essence ne rendra pas l’industrie européenne plus compétitive demain. Au contraire, retarder les investissements dans l’électrique aujourd’hui assure notre déclassement face à des concurrents qui maîtrisent déjà l’ensemble de la chaîne de valeur, des batteries aux logiciels.
Le véritable risque d’effondrement du marché européen réside dans le fait de se retrouver en 2035 avec des usines ayant des moteurs que plus personne ne désirera acheter.

