Belgique

Guerre du Kippour, guerre du Golfe : leçons tirées des chocs pétroliers ?

En 1973, la guerre de Kippour a conduit à une augmentation de 70% du prix du baril de pétrole et à un embargo total contre les États-Unis et les Pays-Bas. En 1990, la première guerre du Golfe a été déclenchée par l’invasion du Koweït par l’Irak, marquant un troisième choc pétrolier.


Comment notre dépendance au pétrole a-t-elle évolué depuis le premier choc pétrolier de 1973 ? Actuellement, les risques d’un nouveau choc pétrolier, notamment en raison des tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran, sont souvent évoqués. Pour mieux saisir ces menaces, L’Histoire continue a examiné les événements du début des années 70, à l’origine de ce premier choc, et en analyse les conséquences.

**1973 : Un premier choc pétrolier, consécutif à la guerre de Kippour**

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les Trente Glorieuses ont permis à l’économie de prospérer, basée sur un pétrole abondant et bon marché. Cependant, au début des années 70, la situation se dégrade et un nouveau terme émerge : « inflation ». C’est dans ce contexte que l’automne 1973 arrive.

Le 6 octobre, les forces égyptiennes et syriennes attaquent simultanément dans la péninsule du Sinaï et sur le plateau du Golan. La guerre de Kippour va modifier profondément les relations internationales. Les pays arabes producteurs de pétrole estiment que les nations occidentales soutiennent Israël et décident d’utiliser le pétrole comme arme politique. Cela entraîne une augmentation de 70% du prix du baril et une réduction de la production. Un embargo total est décrété contre les États-Unis et les Pays-Bas. La Belgique, dépendante du pipeline Rotterdam-Anvers, subit de plein fouet cet embargo, entraînant diverses mesures, telles que l’interdiction de circuler en voiture les dimanches et des limitations de vitesse.

L’inflation persiste en Belgique pendant plusieurs années, et les conséquences du choc pétrolier sont désastreuses pour l’économie occidentale. Les événements de 1973 révèlent que s’appuyer sur les énergies fossiles comporte des risques majeurs. « On va prendre toute une série de mesures pour réduire notre dépendance », souligne Adel El Gammal, professeur de géopolitique de l’énergie à l’ULB. Les réserves stratégiques naissent de cette prise de conscience. Avant cela, les pays occidentaux n’imaginaient pas que le pétrole puisse devenir une arme politique.

Pourquoi alors les Européens sont-ils restés si dépendants de l’or noir ? Le domaine énergétique s’est complexifié. « On se trouve dans un système économique beaucoup plus fragile, interconnecté, et réagissant plus violemment aux chocs », explique El Gammal. Après la crise, lorsque les prix diminuent, l’idée de réduire la demande, ou « suffisance », est vite oubliée. L’Occident subira un deuxième choc pétrolier, causé par un nouveau conflit au Moyen-Orient, quelques années plus tard.

**Le second choc pétrolier de 1979 : la chute du Shah d’Iran et la révolution islamique en toile de fond**

En 1979, le choc pétrolier a une ampleur similaire à celui de 1973, mais ses effets se résorbent plus rapidement. Ce choc est provoqué par la révolution islamique en Iran et la montée au pouvoir de Saddam Hussein en Irak. Le pays, sous le Shah, était un fournisseur stable. L’arrivée de Khomeini engendre de l’incertitude sur les marchés, entraînant une forte augmentation du prix du pétrole. Le régime des mollahs ne change pas fondamentalement la stratégie pétrolière iranienne. Cette crise s’inscrit dans une mutation économique plus vaste, marquée par le début du néolibéralisme sous Thatcher et Reagan.

**La guerre du Golfe de 1990 : une vraie « guerre du pétrole »**

Dix ans plus tard, le monde connaît un troisième choc pétrolier, motivé par un conflit, la première guerre du Golfe qui débute en 1990 avec l’invasion du Koweït par l’Irak. Ce choc se distingue par sa nature vraiment géopolitique, l’invasion visant à s’emparer des réserves pétrolières. Sous mandat de l’ONU, les États-Unis interviennent après avoir convaincu leurs alliés.

Les images de puits de pétrole en feu durant la retraite irakienne en février 1991 illustrent l’utilisation stratégique du pétrole. Les troupes irakiennes, en appliquant la tactique de la « terre brûlée », incinent à réfléchir sur la dimension géostratégique qu’implique le pétrole. « On se rend compte de l’enjeu décisif et destructeur du pétrole. Cependant, l’addiction à cette ressource demeure forte », indique le professeur El Gammal, qui reconnaît également que le pétrole est « une source d’énergie très facile à utiliser ».

**Un scénario qui se répète inlassablement : où en est la souveraineté énergétique de l’Europe ?**

Il semble que l’Europe doive continuellement affronter les conséquences de sa dépendance au pétrole lorsqu’un conflit éclate au Moyen-Orient. Actuellement, l’Union européenne demeure presque entièrement dépendante des importations de ses énergies fossiles, « plus de 90 % de notre gaz, plus de 90 % de notre pétrole », souligne El Gammal. Cela est d’autant plus préoccupant dans le contexte où le soutien à la transition énergétique s’affaiblit sous la pression de forces populistes.

Cependant, « le problème de la transition », insiste le spécialiste, est qu’elle exige des investissements colossaux pour transformer l’infrastructure énergétique. Adopter les énergies renouvelables pourrait offrir des bénéfices clairs. D’abord, leur coût de production est nettement inférieur à celui des énergies fossiles. De plus, promouvoir cette transition réduirait la dépendance extérieure, bien que cela engendre également une nouvelle forme de dépendance, notamment vis-à-vis des technologies et des minerais critiques nécessaires à la transition.

**Conflit USA-Israël-Iran : la guerre menée aujourd’hui est-elle une « guerre de pétrole » ?**

Aujourd’hui, la guerre contre l’Iran pourrait-elle être motivée par la volonté des États-Unis de limiter les importations de ce pays vers la Chine, le plus grand consommateur de pétrole ? Selon El Gammal, la logique américaine semble renaître, notamment avec des interventions comme celle au Venezuela. Le pétrole pourrait être un des enjeux derrière l’attaque des États-Unis contre l’Iran.

Ce conflit apparaît dans un contexte géopolitique complexe où chaque choke pétrolier s’inscrit dans des rivalités entre superpuissances, accentuées par la compétition pour le contrôle de cette ressource stratégique. « On voit bien que cet enjeu est au centre de toutes les compétitions et guerres actuelles », conclut El Gammal.