Dissuasion : Les grandes puissances nucléaires conservent-elles des stocks importants de missiles ?
Emmanuel Macron a déclaré que la France devrait « renforcer notre dissuasion » face à des concurrents « qui évoluent » et « un monde qui se durcit ». Il a également souligné que le réarmement français doit servir « à rassurer nos alliés sur notre capacité à mettre en œuvre une dissuasion nucléaire crédible ».

« Le demi-siècle à venir sera marqué par la présence des armes nucléaires. La France jouera pleinement son rôle. » Dans un discours solennel prononcé depuis la base de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de l’Île Longue, près de Brest, Emmanuel Macron a rappelé, lundi, que face à des concurrents « en mutation » et à un « monde qui se durcit », il est impératif de « renforcer notre dissuasion ».
S’il a précisé qu’il ne s’agit pas « d’entrer dans une quelconque course aux armements, cela n’a jamais été notre doctrine », il a tout de même dressé un tableau des possibles adversaires qui ont récemment annoncé un renforcement ou une modernisation de leur arsenal.
« Comportements irresponsables » de Moscou
« La Russie, avec un arsenal nucléaire pléthorique [4.300 têtes, dont 1.700 déployées], continue à développer de nouvelles armes : des missiles nucléaires hypersoniques, d’autres à propulsion nucléaire, capables de voler sans limites, des torpilles nucléaires, et même un projet particulièrement dangereux pour l’Humanité d’armement nucléaire lancé dans l’Espace… »
Il a également souligné les « comportements irresponsables » de Moscou, incluant « une banalisation du discours sur l’arme, avec des responsables faisant des menaces inconsidérées, et des tirs de missiles duaux tels que l’Orechnik près des frontières européennes… ». L’arme nucléaire « fait partie du récit utilisé par la Russie pour effrayer ses adversaires et les dissuader », a expliqué Yannick Pincé, Docteur en histoire spécialiste de l’histoire nucléaire militaire. « C’est pour cela que nous assistons à cette mise en scène autour des armes dites du « manège » – le missile Poséidon, le Bourevestnik… – pour nous paralyser… »
La Chine, avec 600 têtes nucléaires, s’est aussi engagée dans un rattrapage rapide par rapport aux États-Unis [3.700 têtes, dont 1.700 déployées], a souligné Emmanuel Macron. « Elle fabrique plus d’armements aujourd’hui que tout autre pays » et « a récemment exposé les derniers perfectionnements de sa triade ». En Asie, « les arsenaux de certains États, dont l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord, sont en pleine expansion ».
« On réarme pour dissuader une éventuelle alliance entre la Russie et la Corée du Nord »
Emmanuel Macron a également insisté sur les nouvelles « connexions » entre États dotés d’armes nucléaires. « Nous ne pouvons plus considérer les menaces de manière isolée, car de nouveaux liens se forment entre elles », a-t-il dit, ce qui augmente « le risque que les conflits atteignent un seuil nucléaire ». C’est pourquoi le Président a annoncé une augmentation du nombre de têtes nucléaires, actuellement environ 290… bien que la France ne communiquera plus désormais sur ce chiffre, « pour complexifier la planification adverse et éventuellement leur défense », selon Etienne Marcuz, analyste sur les armements stratégiques et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).
« Nous ne réarmons pas en réponse à l’augmentation des armements russes, mais pour dissuader une éventuelle alliance entre adversaires, notamment entre la Russie et la Corée du Nord », a analysé Etienne Marcuz. Ce n’est donc plus un État qu’il faut menacer de dommages inacceptables, mais potentiellement deux États. Le réarmement français doit également servir « à rassurer nos alliés sur notre capacité à mettre en œuvre une dissuasion nucléaire crédible ».
« Il n’est point besoin de symétrie des arsenaux »
Le président de la République a aussi souligné la puissance de l’arsenal français. « Si nous devions utiliser notre arsenal, aucun État, si puissant soit-il, ne pourrait s’y soustraire. Aucun pays, si vaste soit-il, ne s’en remettrait. » C’est pourquoi « il n’est point besoin de symétrie des arsenaux », a ajouté Emmanuel Macron, rappelant que l’armement nucléaire français est stratégique et non tactique, et que la doctrine française « refuse l’idée de riposte nucléaire graduée ». Le chef de l’État met ainsi en avant une différence majeure de doctrine entre la France et d’autres pays, notamment la Russie.
« Il y a deux types de doctrines », explique Etienne Marcuz. La contre-valeur, pratiquée par la France ou la Grande-Bretagne, consiste à cibler les centres stratégiques adverses, c’est-à-dire les centres de pouvoir politique, économique et militaire. Pour cela, quelques centaines de têtes maximum suffisent. L’autre doctrine, celle de la contre-force, appliquée par les Américains, les Russes, et probablement les Chinois aujourd’hui, consiste à neutraliser l’arsenal nucléaire adverse avec une frappe préventive. Cela exige au moins un millier de têtes nucléaires pour frapper tous les silos ennemis, les centres de commandement, les nœuds de communication, les ports… tout en conservant des réserves pour une frappe de représailles. Ce qui explique leurs capacités démesurées.
L’arme nucléaire en France « est une arme politique, pas militaire »
Alors que la doctrine française est uniquement défensive, la Russie, quant à elle, « n’exclut pas l’utilisation de l’armement nucléaire sur le champ de bataille à des fins purement militaires », poursuit l’expert. La France, elle, refuse toute utilisation qui pourrait donner un avantage militaire sur le terrain. L’arme nucléaire en France « est une arme politique, pas militaire ; elle sert à envoyer un signal à l’adversaire ». L’expert souligne cependant que certaines notions de la doctrine française, telles que « les dommages inacceptables, la stricte suffisance, et les centres de pouvoir adverses visés, n’apparaissent plus dans le discours présidentiel ».
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Yannick Pincé ajoute qu’en France, « on estime qu’il faut menacer de monter rapidement aux extrêmes pour empêcher la guerre ». Une vision « que l’on ne retrouve pas dans les autres pays, en particulier aux États-Unis. Eux sont convaincus qu’il est possible de contrôler une escalade nucléaire en ciblant, dans un premier temps, les forces adverses de manière limitée, tout en exposant les populations à des dommages limités. » Cela nécessite un panel diversifié d’armes de puissances variées.

