Maroc

Répercussions énergétiques inévitables sur l’économie du Maroc ?

Depuis fin février 2026, environ 20% du pétrole mondial et 20% du GNL mondial transitent normalement par le détroit d’Ormuz, qui mesure 56 kilomètres de large. Le Maroc importe 95% de l’énergie consommée, avec une production d’hydrocarbures quasi nulle, et a importé entre janvier et septembre 2025 une moyenne de 250 000 barils par jour de produits pétroliers.


Les regards se portent instinctivement vers les panneaux d’affichage des stations-service. À chaque nouvelle fluctuation des prix, une question revient dans l’esprit de nombreux Marocains : les tarifs vont-ils encore augmenter ? La spéculation pourrait bien jouer un rôle dans un marché non régulé et principalement monopolistique. Une hausse « par anticipation » est déjà perceptible.

Le souvenir de la flambée des prix des carburants causée par les tensions en mer Noire est encore frais. En quelques mois, le coût du transport, des denrées alimentaires et des services a explosé, mettant à mal le pouvoir d’achat.

Aujourd’hui, la peur d’un nouveau choc énergétique réveille ces craintes. Car derrière le prix affiché à la pompe se cache l’équilibre quotidien des ménages, entre dépenses contraintes et ajustements nécessaires, fragilisant ainsi leur bien-être. Les Marocains risquent-ils de revivre le même cauchemar à cause de la guerre contre l’Iran ? Voici une analyse.

**I. Contexte immédiat : un conflit au cœur de l’énergie mondiale**

Le conflit qui a débuté fin février 2026 au Moyen-Orient n’est pas qu’un simple conflit énergétique. C’est une épreuve sans précédent pour l’économie mondiale : le détroit d’Ormuz.

Environ 20% du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) mondiaux passent normalement par ce corridor maritime étroit de 56 kilomètres. Depuis le début des hostilités, de nombreux pétroliers sont à l’arrêt, ancrés en dehors du détroit sans oser s’y engager. Ce n’est pas une simple hypothèse : c’est une paralysie logistique déjà palpable.

Le Brent de référence a augmenté de 10%, atteignant environ 80 dollars le baril sur le marché de gré à gré dès le dimanche 1er mars 2026, et les analystes estiment que les prix pourraient grimper jusqu’à 100 dollars en cas d’escalade. Selon Jorge Leon, économiste de l’énergie chez Rystad, « la fermeture complète du détroit représenterait une perte nette de 8 à 10 millions de barils par jour d’approvisionnement en brut, même avec des voies alternatives via les oléoducs d’Arabie Saoudite et d’Abou Dhabi ».

Les économistes d’ING prévoient que « le prix du pétrole pourrait atteindre 100 à 140 dollars le baril si le conflit ne se termine pas rapidement. L’Iran produit environ 3,5 millions de barils par jour, soit environ 3% de la production mondiale, mais ce chiffre ne révèle pas l’essentiel du risque. L’essentiel du risque réside dans le contrôle iranien sur le passage par lequel transitent les exportations de six États du Golfe ».

**II. La mécanique du choc : trois canaux de transmission simultanés**

Le premier canal est celui du pétrole brut. Le pétrole américain WTI a augmenté de plus de 7% et le Brent de 9% dès l’ouverture des marchés. Avant le weekend de l’escalade, les prix avaient déjà progressé de 17% depuis le début de l’année en raison des tensions américaines avec Téhéran. Ce choc n’est pas surprenant ; il était déjà anticipé par les marchés depuis plusieurs semaines. Ce qui est surprenant, c’est son ampleur.

Le deuxième canal est portant sur le GNL, l’élément le plus sous-estimé et potentiellement le plus dévastateur. Le Qatar est un producteur majeur de GNL. Si l’Iran attaque ses terminaux, cela impactera immédiatement les approvisionnements mondiaux. Anne-Sophie Corbeau, experte en gaz à Columbia University, souligne qu’il n’existe pas de capacités de réserve dans le secteur du GNL : « Il n’y a tout simplement pas de capacité de réserve dans le monde du GNL. C’est massif et cela va affecter tous les pays qui importent du GNL ». QatarEnergy a suspendu sa production de GNL suite à des attaques iraniennes sur ses infrastructures, celui-ci alimentant les craintes de perturbations majeures.

Le troisième canal concerne les assurances maritimes et la logistique. Même sans blocus formel, les conséquences commerciales se font déjà sentir : les assureurs annulent leurs couvertures de risque, les primes maritimes augmentent, et les navires modifient leurs routes ou suspendent leurs transits. Même une perturbation partielle d’un point de passage gérant 20 millions de barils par jour et plus de 100 milliards de mètres cubes de GNL annuellement engendre un choc d’offre historique.

**III. Le Maroc face au choc : une vulnérabilité structurelle**

Le Maroc n’est pas un acteur dans ce conflit. Il est plutôt un récepteur passif et l’un des plus vulnérables de la région. Le pays importe 95% de son énergie et la production d’hydrocarbures y est presque inexistante. Les énergies fossiles représentent 90,6% de la consommation d’énergie primaire : pétrole à 56,7%, charbon à 30%, gaz à 3,9%.

Cette dépendance a également une dimension institutionnelle. Prive depuis dix ans de sa raffinerie de Mohammedia, fermée en 2015 avec la liquidation de la Samir, le Maroc dépend quasiment entièrement des importations de produits raffinés. Entre janvier et septembre 2025, le royaume a importé en moyenne 250 000 barils par jour de produits pétroliers, soit une hausse de 5% par rapport à l’année précédente.

Cette absence de raffinerie est cruciale : le Maroc ne peut pas acheter du brut à bas prix et le transformer localement. Il achète des produits finis — gasoil, essence, fioul — dont le prix inclut déjà les marges de raffinage et les primes de risque maritime.

La facture énergétique du Maroc a atteint 107,56 milliards de dirhams en 2025, en baisse de 5,5% par rapport à l’année précédente, grâce à la baisse des prix pétroliers — une déflation de 14,5% sur les gasoils et fuel-oils. Cette fenêtre de répit, ouverte par des prix mondiaux bas en 2025, se referme rapidement.

Le Maroc importe l’intégralité de ses besoins en produits raffinés, notamment en gasoil, essence, et fioul. Toute hausse des prix internationaux affecte donc immédiatement le coût d’approvisionnement. L’augmentation des tarifs se transmet à l’économie à travers les carburants, qui sont des intrants essentiels dans le transport des marchandises, l’agriculture, la pêche, et l’industrie. La décision de l’OPEP+, qui a annoncé le 1er mars une légère hausse d’environ 206 000 barils par jour à partir d’avril, peut envoyer un signal de stabilisation, mais ne résout pas un choc d’ordre logistique et sécuritaire qui évolue jour après jour dans le détroit d’Ormuz, les ports, les assureurs et les décisions des armateurs.

**IV. Canaux de propagation spécifiques au Maroc**

1. **L’inflation importée**. Le premier mécanisme de transmission est assez direct : la hausse des prix à la pompe. Le transport représente 38% de la consommation d’énergie finale au Maroc. Une augmentation du gasoil impacte directement les coûts logistiques de tous les secteurs économiques, y compris l’agriculture, la pêche, le bâtiment, et la distribution alimentaire. Dans un contexte où l’inflation avait déjà été partiellement maîtrisée en 2025 grâce à la baisse des prix pétroliers, ce choc externe remet de la pression sur Bank Al-Maghrib et sur les finances publiques.

2. **La question des subventions**. Depuis 2013, le Maroc a engagé un processus de décompensation partielle des carburants. Le gasoil n’est plus subventionné, mais le butane, qui touche des millions de ménages, notamment ruraux, l’est massivement pour la cuisson. Une augmentation des prix internationaux du gaz butane entraînera mécaniquement une hausse des charges de subvention, rouvrant des discussions budgétaires que le gouvernement cherchait à stabiliser.

3. **Pression sur la balance des paiements**. Dans ce contexte de crise, le dollar a pris de la valeur face à l’euro, profitant de son statut de monnaie internationale pour les transactions pétrolières. Le Maroc paie ses importations énergétiques en dollars et perçoit une partie de ses recettes en euros (tourisme, transferts des MRE). Une appréciation du dollar accentue la pression sur les taux de change, ajoutant à la pression sur les prix — un double effet qui creuse le déficit de la balance commerciale.

4. **Impact sur le secteur touristique**. Parmi les secteurs identifiés comme perdants par les économistes, le transport aérien se distingue. Le tourisme, qui représente environ 7% du PIB du Maroc et a atteint des sommets en 2024-2025, est particulièrement affecté par l’augmentation des coûts du kérosène. Si les tarifs aériens connaissent des hausses significatives, cela pourrait freiner le nombre de touristes, notamment européens, dans les mois suivants.

5. **Le projet de gazoduc Nigeria-Maroc**. Ce choc géopolitique intervient alors que le Maroc s’efforce de changer fondamentalement son architecture énergétique de long terme. Le projet de gazoduc reliant le Nigeria au Maroc via 13 pays côtiers avance avec la signature d’accords intergouvernementaux et le lancement d’un premier tronçon entre Nador et Dakhla. La crise actuelle souligne l’urgence stratégique de ce projet, mais elle pourrait également compliquer son financement à court terme dans un contexte de tension sur les marchés financiers internationaux.

**V. Opportunités paradoxales et marges de manœuvre**

Un choc de cette nature n’est pas que négatif pour le Maroc, il présente aussi des opportunités qu’il serait réducteur d’ignorer. Le Royaume a massivement investi dans le solaire (Noor Ouarzazate, Noor Midelt) et l’éolien (Tarfaya, Tanger). Ces capacités installées ne sont pas directement touchées par le choc pétrolier. La part des énergies renouvelables dans le mix électrique augmente, et ce choc renforcera la légitimité politique et économique d’une accélération de ces investissements.

Le Maroc entretient des relations solides avec les pays du Golfe, l’Europe, et les États-Unis. Dans un contexte de réorganisation des flux énergétiques mondiaux, cette stabilité est un atout. Des pays comme le Maroc pourraient capter des investissements de diversification de la part d’États cherchant à réduire leur dépendance au Golfe.

Le MASI a reculé de 4,21% dans un environnement géopolitique international tendu — une baisse importante, mais contenu par rapport aux corrections observées sur d’autres marchés européens et asiatiques. L’exposition directe des entreprises marocaines cotées aux marchés du Golfe demeure limitée.

**VI. Ce choc révèle des enjeux structurels**

Au-delà des effets immédiats, ce conflit met en lumière deux impasses structurelles que le Maroc n’a pas encore résolues.

La première est sa dépendance aux produits raffinés. Dix ans après la fermeture de la Samir, le débat sur la création d’une nouvelle capacité de raffinage nationale reste en suspens. Un choc comme celui-ci — l’augmentation des prix du brut associée à l’accroissement des primes d’assurance maritime et à la dislocation logistique — majore automatiquement les coûts pour un pays qui ne peut pas acheter du brut et le transformer sur place.

La seconde réside dans la vulnérabilité face aux chocs externes. Bien que la diversification du mix énergétique marocain soit réelle et documentée, elle demeure insuffisante pour résister à un choc aussi important. Une économie qui dépend encore à 95% de l’importation de son énergie est inévitablement exposée aux crises géopolitiques mondiales, peu importe la rigueur de sa gestion macroéconomique interne.

Le conflit en Iran rappelle que les énergies renouvelables ne sont pas seulement une solution climatique, elles constituent également une solution de sécurité énergétique — aucun pays ne peut menacer de stopper le soleil ou le vent. Pour le Maroc, qui bénéficie de l’un des meilleurs gisements solaires et éoliens au monde, cette situation devrait accélérer une transition qui reste encore trop tributaire des financements extérieurs et des prix des énergies fossiles pour être dirigée uniquement par la volonté politique.

**Hassan Bentaleb**