Belgique

Dissuasion nucléaire : la France ne s’engouffre pas dans les failles américaines

L’initiative française annoncée par Emmanuel Macron ne constitue pas une extension du parapluie nucléaire français aux territoires belge, polonais ou allemand, et la France n’offre aucune garantie nouvelle. La dissuasion nucléaire française, qui reste entièrement française, n’a pas vocation à remplacer le parapluie américain et l’OTAN, une coopération qui n’aurait pas été possible il y a dix ans en raison de l’absence d’intérêt des autres États européens.

Un petit coin de parapluie…

Pour bien saisir l’initiative française annoncée hier par Emmanuel Macron, lors d’un discours solennel dans la rade de Brest devant Le Téméraire, sous-marin nucléaire lanceur d’engins, il est essentiel de préciser ce qu’elle n’est pas.

Il ne s’agit pas d’une extension du parapluie nucléaire français pour couvrir le territoire belge, polonais ou allemand afin de remplacer le parapluie américain. La France n’apporte aucune garantie nouvelle.

Aucun partage de la décision nucléaire n’est envisageable, celle-ci demeurant complètement et souverainement française. Il s’agit plutôt d’un engagement à coopérer pour rendre la dissuasion française plus efficace. Par exemple, les partenaires auront la possibilité de prendre part aux exercices militaires français de dissuasion ; la France pourra alors temporairement déployer des éléments de ses forces stratégiques sur le sol des pays alliés, une première.

…pour un coin de paradis

Mais que peut attendre la Belgique en retour si la France ne lui propose pas son parapluie nucléaire ? Une première partie de la réponse se trouve dans l’ambiguïté stratégique française. En effet, la dissuasion nucléaire française n’est pas liée aux intérêts européens ou belges, mais vise avant tout les intérêts vitaux français. Que sont ces intérêts ? Le flou est inhérent à la dissuasion, mais Emmanuel Macron a proposé cette réflexion : « Nos intérêts ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales. Peut-on envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu, sans que cela affecte nos intérêts vitaux ? » L’interrogation finale de cette phrase n’offre aucune garantie aux autres Européens, mais elle ne les exclut pas non plus. François Mitterrand avait déjà évoqué ce flou sur les intérêts vitaux, Emmanuel Macron le confirme donc.

Une question de parole pour les Européens sur la dissuasion nucléaire

Cette dissuasion n’a pas vocation à remplacer le parapluie américain ou l’OTAN. Sinon, jamais la Belgique, l’Allemagne ou la Pologne n’auraient accepté d’y participer. Cependant, le contexte est clair, car cette coopération n’aurait pas été envisageable il y a dix ans : les autres États européens n’y voyant tout simplement pas d’intérêt. Ce qui a changé, c’est l’agression russe en Ukraine et l’affaiblissement de la parole américaine avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Celui-ci a transformé la défense en une transaction, faisant de la promesse de protection un « je vous protège si vous faites ce que je dis ».

Pour les Européens, il ne s’agit pas de fierté : ils sont, dans ce domaine, peu exigeants. C’est une question de crédibilité : la transaction affaiblit la parole et, en matière de dissuasion nucléaire, cela est déterminant. Cela explique pourquoi certaines voix en Allemagne, et parfois en Pologne, plaident maintenant pour le développement d’un programme nucléaire national. Dans cette montée de l’incertitude, la France tente d’accroître son influence et de marquer son leadership. Emmanuel Macron, hier, a soigneusement évité toute transaction à la Trump et a misé sur le registre de la collaboration pour essayer d’exporter son modèle.

Une question d’intérêt bien compris pour la France de Macron

Si la France avance ses pions, c’est d’abord pour ses propres intérêts. Car la dissuasion nucléaire souhaitée par le général de Gaulle confère à la France une autonomie stratégique sans équivalent en Europe et fait office de tête de pont pour l’ensemble de l’industrie de l’armement française. Cette industrie rencontre des difficultés à se vendre et à s’exporter en Europe, les Européens préférant généralement opter pour des équipements américains, en particulier les chasseurs, notamment parce que les F-35 peuvent transporter les bombes américaines. Cette situation a toujours suscité une certaine frustration du côté français. Emmanuel Macron souligne donc discrètement que les Européens dépendent en partie de la dissuasion française pour leur sécurité.

Enfin, il convient de mentionner un agenda interne. Emmanuel Macron s’efforce de consolider la dissuasion française au sein de l’Europe, en prévision des élections présidentielles qui pourraient voir la victoire du RN ou de LFI, deux partis ayant une vision nettement plus souverainiste de la question.