Belgique

Droit à l’image : lunettes Meta et consentement, un bon ménage ?

En 2025, sept millions de paires de lunettes connectées META ont été vendues, atteignant une croissance de + 18,7% à taux de change constant, selon les résultats annuels d’EssilorLuxottica. La première génération de ces lunettes a été commercialisée pour le grand public en 2023, suivie en 2025 par la sortie de la Gen 2 et deux nouveaux modèles.


Sept millions. Sept millions de paires de lunettes connectées META ont été vendues en 2025. « C’est une année historique pour EssilorLuxottica », déclare l’entreprise franco-italienne dans ses résultats annuels pour 2025. « Pour la première fois depuis la création du Groupe, notre chiffre d’affaires a connu une croissance à deux chiffres à taux de change constant, » soit + 18,7 %.

Avec le lancement des Ray-Ban connectées équipées d’intelligence artificielle, le groupe a évolué « d’une entreprise d’optique à un leader dans la medtech et le big data », ajoute-t-elle. La première version de ces lunettes a été mise en vente pour le grand public en 2023, mais 2025 marque un tournant, avec le lancement de la Gen 2 des Ray-Ban ainsi que deux nouveaux modèles.

Ces lunettes intègrent des caméras, des micros et des écouteurs dans les branches, permettant d’entendre des sons tout en gardant une oreille libre. Elles s’activent par un simple toucher de la branche ou via des commandes vocales.

Les lunettes META se révèlent très utiles, notamment pour les malvoyants qui bénéficient d’indications sonores sur leur environnement, ou pour les cyclistes qui peuvent capturer des photos ou vidéos sans descendre de leur vélo.

L’intelligence artificielle de Meta est également à la disposition des utilisateurs. Contrairement à la première génération où rien n’apparaissait sur les verres, la Gen 2 est équipée d’un écran intégré au verre droit capable d’afficher des messages, photos ou vidéos. Prochaine avancée : la reconnaissance faciale ?

On est bien loin des Google Glass, qui avaient fait un flop en 2013, souvent critiquées pour leur aspect intrusif. Certains bars aux États-Unis les avaient même interdites, et Google avait dû rappeler à ses utilisateurs certaines règles de comportement, comme éviter de fixer l’écran intégré pour « ne pas avoir l’air plutôt étrange ».

Les lunettes Meta, tout aussi intrusives, se distinguent par leur apparence semblable à celle des modèles non connectés, et marquent un tournant dans l’intégration de cette technologie dans la vie quotidienne, soulevant des questions éthiques, notamment en ce qui concerne le droit à l’image.

Filmées à leur insu

« Ça ressemble à un piège, peu importe que vous enregistriez ou non. » « Je ne suis pas en train d’enregistrer. » Ces phrases proviennent d’une vidéo publiée sur Instagram le 12 février 2026, montrant deux vendeuses de bijoux, clairement filmées à leur insu par un homme qui affirme avoir 26 ans et rechercher une bague pour sa petite amie « qui s’apprête à avoir 16 ans ». L’une des vendeuses exprime son malaise et indique à l’homme qu’elle se sent piégée.

Les protagonistes discutent en anglais. La vidéo a été filmée avec des lunettes connectées Meta de Ray-Ban comme indiqué dans la légende de la publication.

Les hashtags #funny, #prank, ou encore #comedy laissent entendre qu’il s’agit d’une « blague », que la vidéo vise à être humoristique. L’auteur, qui prétend se trouver aux États-Unis, publie ce type de vidéos plusieurs fois par semaine, avec deux types de « blagues » seulement : feindre d’acheter un cadeau pour sa petite amie de 15 ans alors qu’il en a 26 ou payer avec une carte bancaire en forme de pénis, le tout filmé avec ses lunettes connectées.

Si l’aspect humoristique de ces « blagues » est contestable selon certains avocats, elles pourraient être considérées comme illégales si elles étaient diffusées en Europe. En effet, une personne doit donner son consentement pour être filmée ou photographiée, ainsi que pour la diffusion de ces contenus, qu’il s’agisse d’un particulier ou d’une entreprise.

« Il n’est jamais autorisé de filmer les personnes de manière aussi précise », souligne Me Saba Parsa, avocate spécialisée dans les technologies de l’information. « Quand on prend l’image de quelqu’un, deux aspects juridiques s’appliquent. D’abord, le droit économique qui consacre le droit à l’image : ‘ni l’auteur, ni le propriétaire d’un portrait, ni aucun détenteur ne peut le reproduire ou le communiquer au public sans l’assentiment de la personne représentée ou de ses ayants droit pendant 20 ans après son décès’. »

Le droit à l’image exige donc un double consentement pour les prises de vues :
1. L’accord pour être filmé.
2. L’accord pour que l’image soit diffusée.

« Pour que ce consentement à la diffusion soit accordé, il faut bien préciser aux individus dans quel contexte cela s’applique », ajoute l’avocate.

Il est cependant permis de filmer en plan large dans un lieu public. Par exemple, lors d’un événement, d’une manifestation ou dans une rue, tant qu’aucune personne n’est identifiée spécifiquement. Les personnes publiques peuvent également être filmées de plus près dans un espace public.

Il convient également de noter que l’information et le journalisme bénéficient d’une exception : si l’information présente un intérêt général, il est autorisé de filmer et de diffuser les images. Lorsque des caméras cachées sont utilisées par les journalistes, les règles sont strictes. La méthode doit être considérée comme un dernier recours, et l’objectif doit être de relater des faits, et non de piéger des gens. De plus, les personnes filmées doivent être floutées.

Ensuite, la deuxième législation protégeant l’image d’un individu est le RGPD, qui précise qu’une image est une donnée personnelle nécessitant un consentement. « On ne peut pas présumer que la personne filmée a consenti tant qu’elle n’a pas manifeste clairement son accord », affirme Me Saba Parsa. Contrairement à l’expression « qui ne dit mot consent », une personne doit exprimer un « oui » explicite pour que cela soit considéré comme un accord.

Ce consentement peut être tacite dans certaines situations, comme « ne pas bouger devant une caméra », mais encore faut-il que l’appareil ressemble à une caméra traditionnelle.

Dans le cas des lunettes connectées Meta, une lampe LED blanche a été ajoutée sur la branche pour informer que l’enregistrement est en cours.

Cependant, ce système pose souci aux avocats que nous avons interrogés. D’une part, le signal n’est pas assez clair. « Plusieurs autorités européennes de protection des données ont averti que ce système est trop léger et nécessite une campagne d’information pour le grand public, » indique Mélissa Merville, avocate spécialisée dans les droits des technologies et de la vie privée. Déjà en 2021, des autorités italiennes et irlandaises avaient exprimé des doutes sur la taille insignifiante de la LED, rappellant la nécessité d’informer le public.

D’autre part, dissimuler la LED est relativement simple. « Meta soutient qu’il est impossible d’enregistrer si la lumière est couverte, mais cela peut être contourné facilement, » relate l’avocate. Il existe même des comptes TikTok promouvant des autocollants pour cacher cette LED.

Ainsi, en mai 2025, un « coach en séduction » a été expulsé à Barcelone pour avoir filmé des interactions avec des femmes à leur insu, puis partagé le contenu sur Instagram. Selon des informations du journal El Pais, il a enregistré environ 329 vidéos d’interactions avec des femmes, obtenant des informations intimes auprès d’elles dans près des trois quarts des cas. « Si tant de femmes ont été piégées, c’est clairement que la LED est insuffisante, » commente l’avocate.

« Notre grand combat est avec les plateformes », déclare Me Geert Somers, avocat spécialisé en droit des technologies. Si une modification a été demandée en 2021, pourquoi cela n’a-t-il pas été mis en œuvre ? « Évidemment, la dérégulation aux États-Unis réjouit les acteurs de l’industrie. Le problème, c’est que nous utilisons tous ces plateformes et avons déjà livré nos données. »

Les vidéos du « coach en séduction » redirigeaient vers un site où les gens devaient payer 3000 euros pour visionner d’autres contenus. « Si la personne a tiré profit de la vidéo où vous êtes présentée, le juge est d’autant plus sévère qu’il s’agit d’une vidéo d’un ami diffusée accidentellement », explique Me Saba Parsa.

Une femme piégée a porté plainte après avoir découvert la supercherie, ce qui a conduit à l’arrestation du « coach ». Il fait face à une éventuelle obligation de dédommager la victime, ce qui pourrait être le cas en Belgique également.

Une autre sanction possible pour diffusion d’images sans consentement pourrait être une amende. « En Belgique, l’APD peut infliger des amendes allant jusqu’à 4 % du chiffre d’affaires de l’année précédente en raison de violations du droit à l’information des personnes filmées », précise Me Saba Parsa. « Même en tant qu’individu, nous tombons sous cette réglementation. »

Enfin, une poursuite pénale pourrait également être engagée. « On peut demander aux autorités de vérifier une infraction au RGPD, » ajoute l’avocate.

Les femmes représentent les principales victimes

La question du consentement est cruciale pour les femmes, principales cibles de ces pratiques. Dans l’exemple espagnol, 100 % des victimes étaient des femmes. Aux États-Unis, 44 femmes ont été piégées contre 25 hommes entre le 18 décembre 2025 et le 17 février 2026.

Un récent exemple au Royaume-Uni a vu des femmes interrogées par la BBC témoigner sur des vidéos postées sur TikTok où elles ont été filmées à leur insu, ayant donné des informations comme leur lieu de travail. Ces femmes ont ensuite été harcelées en ligne et dans la vie réelle, certains hommes apparaissant à leur travail pour demander des détails concernant leurs comptes sur les réseaux sociaux.

Ce n’est pas la première fois que les femmes subissent des violations de leur droit à l’image avec l’arrivée de la technologie et de l’intelligence artificielle. Les IA permettant de générer des images dénudées ciblent principalement les femmes. L’ONG AI Forensics a collecté des images générées par un outil d’intelligence artificielle d’Elon Musk entre le 25 décembre et le 1er janvier, révélant que sur 70 000 photos générées, 53 % représentaient des individus en tenue légère, dont 81 % de femmes. De plus, 2 % des images semblaient montrer des personnes de moins de 18 ans, y compris des enfants de moins de 5 ans, et 6 % concernaient des personnalités publiques.

Les grandes plateformes ont-elles donc une responsabilité ? « C’est une question complexe, » répond Me Saba Parsa. Le nouveau règlement sur les services numériques (DSA) établit une responsabilité plus faible que l’ancienne directive e-commerce. Les plateformes ne peuvent pas être tenues responsables de tous les contenus générés par les utilisateurs, mais elles doivent prendre des mesures pour protéger les usagers.

Si vous êtes victime de ce genre de situation, plusieurs recours sont à votre disposition :
– Faire des captures d’écran et archiver les contenus.
– Contacter l’utilisateur ayant posté la vidéo pour demander son retrait.
– Signaler le contenu en question à la plateforme concernée, qui est tenue de répondre.
– Si la plateforme refuse, déposer une plainte auprès des autorités compétentes pour analyse.
– Envisager de déposer une plainte auprès de l’Autorité de protection des données.
– Éventuellement, porter plainte sur le plan pénal.

À ce jour, ni l’APD ni le CSA n’ont reçu de plaintes concernant des vidéos prises avec des lunettes META chez nous.