Belgique

Immersion dans l’unité des grands brûlés du Grand Hôpital de Charleroi : un service difficile.

Il est 8 heures du matin, et les équipes médicales procèdent au bilan des patients un par un. L’an dernier, 169 patients ont été hospitalisés au centre de traitement des brûlés.


Avant d’accéder au service, nous avons dû passer par le vestiaire pour nous habiller. Le changement de tenue, le port de masques et de charlottes sont obligatoires pour éviter toute contamination avec les patients immunodéprimés. Il est 8 heures du matin, et nous apercevons les équipes procèdent à leur ronde matinale des chambres. Médecins, chirurgiens et anesthésistes font le point chaque matin sur l’état des patients un à un.

Rapidement, un élément attire notre attention : la chaleur dans le service. « On essaie d’avoir au moins 28 degrés dans le service parce que les patients brûlés n’ont, par définition, plus de peau, donc on est obligé de surchauffer complètement les salles pour qu’ils ne finissent pas en hypothermie », explique Luise Troppmann, médecin assistante en chirurgie. C’est avec elle que nous commençons notre immersion.

> Un patient sur cinq est un enfant.

Ce matin, une première opération est programmée au bloc opératoire et nous pouvons y assister. Elle concerne le pied d’Angelo, un petit garçon de 10 ans arrivé dans le service il y a quelques jours. Dans ce service, un patient sur cinq est un enfant. Angelo s’est brûlé la plante du pied trois semaines auparavant en ébouillantant ses pieds dans une bassine d’eau bouillante, alors qu’il essayait de soigner un ongle incarné. La brûlure a été nettoyée, traitée avec de la crème réparatrice et pansée durant plusieurs semaines. Ce matin, c’est l’heure du bilan.

Louise enlève le bandage : « C’est le moment de toutes les surprises. C’est quasiment guéri, c’est bien. » Pas de greffe de peau nécessaire cette fois, donc pas d’opération, mais une intervention s’impose tout de même. « Il faut tout remettre à niveau, ça va permettre de mieux contrôler la cicatrisation par la suite. Donc on gratte les plaies pour les faire saigner à nouveau, c’est important pour une cicatrisation saine. Ce geste est vraiment le geste qu’on fait le plus fréquemment en général », précise le chirurgien qui l’accompagne. « C’est un service qui me fascine beaucoup. Je crois que ça peut toucher tout le monde. Peu importe l’âge, peu importe le contexte, on peut tous être victime d’un accident. Un simple accident, c’est juste un coup de malchance », confie Luise Troppmann.

Car la majorité des patients hospitalisés dans un centre de traitement des brûlés sont admis suite à des accidents domestiques : un retour de flamme en allumant une gazinière, une main posée sur une vitre brûlante d’un poêle à pellets, un feu ouvert ou encore, comme pour Angelo, un ébouillantage occasionné par une bouillotte ou le renversement d’une bouilloire.

Les patients les plus brûlés peuvent rester plusieurs mois, voire plus d’un an à l’hôpital.

Et puis, il y a ceux qui sont victimes d’un incendie ou d’une explosion. Certains d’entre eux sont régulièrement admis dans un état critique, souvent inconscients et parfois intubés. Ces patients sont visibles depuis le couloir, couverts de bandages de la tête aux pieds car leurs brûlures touchent 50, voire 80% de leur corps.

Nous n’avons cette fois pas pu suivre les médecins dans les salles de traitements, le risque d’infection étant trop élevé.

Nous continuons notre immersion auprès d’Auréline Lambot, infirmière SIAMU au centre des brûlés depuis deux ans et demi. Un métier qu’elle apprécie grandement, même si les conditions de travail peuvent être difficiles. « Au-delà des brûlures, il y a tout l’aspect psychologique à gérer, ainsi que la souffrance des patients. Parfois, il y a des enfants, ce qui complique encore plus la situation. »

Les soins des brûlés sont extrêmement douloureux ; il faut nettoyer, puis gratter les plaies avant d’y appliquer la crème et les pansements. « Il faut savoir que plus c’est profond, moins ça fait mal, car cela touche les nerfs. Donc, nous ne sommes pas sadiques, mais quand un patient nous dit qu’il a mal, c’est un bon signe, cela signifie que la blessure est moins profonde. » Dans ces cas-là, le patient est placé en coma artificiel pour mieux gérer la douleur.

Ces soins peuvent par ailleurs s’avérer très longs. Aujourd’hui, Auréline soigne une patiente hospitalisée durant la nuit, blessée par un retour de flamme en allumant sa gazinière, dont le pull a pris feu. 15% de son corps a été brûlé, touchant son cou, ses épaules, sa poitrine et ses cuisses au deuxième degré profond.

Dans le bloc opératoire, Auréline commence les soins : « Dans ce cas-ci, ça peut prendre une grosse heure si tout se déroule bien. Mais chez un patient intubé, brûlé de la tête aux pieds, cela peut durer trois à quatre heures. » Ces longues heures se déroulent sans que les infirmières ne puissent quitter la pièce, restant concentrées sans boire ni manger. « Il y a des journées plus fatigantes que d’autres, mais j’aime vraiment ce que je fais », sourit Auréline.

Les soignants qui travaillent ici ont un véritable penchant pour les soins aux brûlés.

Dans ce service, plus qu’ailleurs, les compétences des infirmières ne se limitent pas aux pansements. Elles incluent aussi les soins d’urgence, les soins intensifs, la gestion de la douleur, la réhabilitation et le suivi psychosocial. Ce sont des compétences nécessaires qui peuvent souvent effrayer les nouveaux venus. « On aime ou on n’aime pas, et on comprend cela très bien. Certains essaient et finissent par changer d’unité. Il y a tant de choses à apprendre que cela peut intimider, » explique Sylvie Debock, infirmière en chef du centre des brûlés.

Ajoutez à cela la pénurie d’infirmières qui touche tous les domaines médicaux, ainsi que l’absence de formation spécifique pour maîtriser les procédures des unités des grands brûlés, rendant le recrutement plus difficile. « Nous formons bien évidemment les nouveaux arrivants et les étudiants. Nous essayons de montrer une belle image de notre service. L’avantage, c’est que toutes les personnes qui travaillent ici ont vraiment ce penchant pour les soins aux brûlés. Même si elles sont fatiguées et éprouvées, elles restent fidèles à leur poste. »

Le centre de traitement des brûlés est donc perçu comme un hôpital au sein d’un hôpital, comme l’expliquent les soignants rencontrés. « Nous travaillons en interdisciplinarité ici, avec toute l’équipe, qu’elle soit médicale, infirmière, kinésithérapeute, diététicienne, psychologue, assistante sociale, etc. Chaque membre joue un rôle crucial dans le parcours de guérison du patient. »

L’année dernière, 169 patients ont été hospitalisés. Certains patients inconscients restent immobilisés pendant de longs mois, voire plus d’un an. C’est là que les kinésithérapeutes interviennent.

Aurélie Duc, kinésithérapeute, s’occupe ce jour-là d’Isabelle, victime d’une explosion pendant les fêtes de fin d’année, avec plus de 50% de brûlures. Elle commence à déplacer doucement ses jambes et bras, espérant obtenir une réaction physique. « Ces personnes ne bougent plus du tout et le fait de les faire bouger va aider à réduire le gonflement, à prévenir les escarres et à entretenir le système neuromusculaire », explique-t-elle. Isabelle, inconsciente depuis son admission, est branchée à des machines respiratoires. « Durant les séances cliniques, je les mets en mouvement. C’est elle qui respire toute seule. »

Aurélie a choisi de travailler dans ce service en raison de la nature particulière du travail. « La prise en charge est très complète. Nous voyons les patients arriver, découvrons leur histoire, et au fil du temps, nous apprenons à les connaître. Nous avons beaucoup de personnes à soutenir, qui doivent retrouver une vie. En tant que kiné, voir un patient sortir et reprendre un emploi ou du sport est extrêmement gratifiant », dit-elle, avant d’ajouter : « Nous sommes vraiment là pour les guider dans ce long cheminement. Ce n’est pas un service où il y a tant de décès au final. »

Le processus est longue, c’est peu de le dire. Une fois sortis de l’hôpital, le parcours des patients n’est pas terminé. Ils reviennent plusieurs fois par semaine pour des consultations, que ce soit chez le médecin, le kinésithérapeute ou le psychologue, qui effectue un travail de reconstruction lent.

Pascal, ayant contracté une bronchite qui s’est aggravée en pneumonie, a ensuite développé une infection à pneumocoque dans sa jambe. Les lésions étant si importantes, une prise en charge par les spécialistes du service des grands brûlés a été nécessaire. « Au départ, on m’a dit : il faut que je vous le dise, on va peut-être devoir vous couper la jambe, et heureusement, le service a permis qu’on ne me la coupe pas », explique-t-il.

Les greffes ont bien pris, bien que la cicatrice sur sa jambe soit encore visible, mais aujourd’hui, il peut marcher. Le travail consiste à stimuler les muscles et la peau pour atténuer progressivement la cicatrice. « Le premier mois dans le service a été très difficile ; aujourd’hui, je suis encore suivi par une psychologue, j’ai encore des coups de blues, mais je progresse. »

Avec du temps, du courage et beaucoup de patience, il arrive souvent que le corps se reconstruise, presque comme si rien ne s’était passé. « Vous avez été brûlé ici ? On ne voit plus rien, » lance avec un sourire le Dr Arielle Neuprez à son patient.

Jean-Pierre, sorti de l’hôpital il y a huit mois, a été brûlé au ventre, aux bras et aux cuisses après l’explosion d’une cuve d’essence lors de son travail. Le traumatisme est encore présent. « J’en fais encore beaucoup de cauchemars ; rien que de voir quelqu’un allumer une cigarette me stresse encore beaucoup; j’ai peur que cela recommence, » confie-t-il.

Physiquement, son rétablissement est presque parfait, les cicatrices s’estompent progressivement. « Dans ma malchance, j’ai eu beaucoup de chance. Le suivi, que ce soit des kinés, des infirmières ou des psychologues, a été exceptionnel. »

Le centre de traitement des brûlés du Grand Hôpital de Charleroi est reconnu pour son expertise. La Belgique est également une référence en Europe en raison du nombre de centres spécialisés et de lits disponibles, proportionnellement à la taille du pays.

Le Grand Hôpital de Charleroi accueille régulièrement des patients venus de toute l’Europe : France, Bosnie-Herzégovine, Roumanie ou Macédoine. Il n’est pas le seul à offrir ce type de traitement, car le pays compte six unités de grands brûlés.